Petit Peuple : Wulou (Shandong) : Les funérailles mouvementées du Père Li (1ère partie)

Wulou (Shandong) : Les funérailles mouvementées du Père Li (1ère partie)

Quand à Wulou (Shandong), le père Li Chenbin rendit son dernier soupir, ce 25 décembre 2018, ses trois fils auraient dû le faire incinérer. L’État, ces dernières années, ayant rendu obligatoire la crémation, dans le cadre de sa campagne de « réforme des pratiques funéraires », l’enterrement était banni.

C’est qu’à travers le territoire national, ces funérailles traditionnelles, à 15 millions de décès par an, finissaient par grignoter d’énormes surfaces de terres et compromettre la capacité du pays à se nourrir. C’est pourquoi, le dos au mur, le gouvernement imposait désormais partout des quotas de crémation, pourcentages obligatoires par rapport au nombre des décès, et les cadres, pour obtenir leur promotion tous les cinq ans, avaient tout intérêt à les tenir.

Les trois fils Li auraient donc dû faire passer le cher disparu au crématorium, quitte à honorer ses cendres dans une urne au cimetière, ou bien dans la salle d’apparat chez eux à la ferme. Ils auraient aussi pu les disperser en mer depuis le bastingage d’un navire enturbanné de blanc, lors d’une mini-croisière au large de Lianyungang, en compagnie de dizaines d’autres familles en deuil. La cérémonie, simple et digne, aurait été officiée par un moine en robe carmin, à grand renfort de gongs, de fifres et de génuflexions sous la fumée âcre des boisseaux d’encens.

Seulement voilà, la tradition avait la vie dure, surtout dans les campagnes et loin de Pékin, au nom du proverbe « 天高皇帝远 » (tiān gāo huángdì yuǎn, le ciel est haut et l’empereur est loin). Dans les familles rurales, on croyait dur comme fer à l’impératif confucéen d’honorer son père et sa mère, surtout après la mort : une fois dans l’au-delà, ils se muaient en demi-dieux qui revendiquaient impérieusement leur droit à la réincarnation. Et celle-ci ne pouvait intervenir que si l’on avait préservé l’intégrité du corps. C’était pour cela, historiquement, que les eunuques se faisaient enterrer avec leurs parties viriles enchâssées dans des coffrets de terre cuite ou de métal cloisonnés, précieusement préservés durant leur existence.

Conséquemment, longtemps à l’avance et respectant le désir du père, les trois frères avaient pris sur eux de zapper l’étape du crématorium, et d’enterrer papa. Zhende, l’aîné pensait qu’il n’y avait aucun risque : ayant été jusqu’à peu le secrétaire du Parti de Wulou lui donnait du pouvoir – personne n’oserait dénoncer leur acte. En plus, le site retenu pour les funérailles se trouvait au Henan, la province voisine : donc hors d’atteinte des inspecteurs funéraires de chez eux au Shandong !

Voilà pourquoi, à peine le vieux Li Chenbin eut rendu son dernier soupir, que les frères chargèrent son corps respectueusement emballé dans une couverture. Puis à bord de leur véhicule tout-terrain, ils roulèrent à travers le « parc forestier du Fleuve Jaune » vers le lieu de rendez-vous. À l’arrivée les attendait Liu Qinghua, le patron de l’entreprise de pompes funèbres. Le site était excellent, invisible depuis la route au sommet d’une colline complantée de hauts pins, de fougères et de bruyères : il promettait un paisible repos jusqu’à la fin des temps ! Sous la voûte étoilée et le croissant de lune, les hommes se mirent à piocher dans le terreau meuble. Liu sortit les articles commandés par les fils – le cercueil de bois noir, le linceul blanc, le suaire écarlate, dont ils revêtirent le défunt. Au bout d’une heure, après les rites d’usage, le père Li gisait sous son petit tumulus pyramidal, joliment paré des rubans multicolores du rite lamaïste. Pour sa peine, Liu Qinghua recevait 4 200 yuans de la main à la main. Avant de retourner chacun chez soi, les quatre hommes se jurèrent de préserver le secret absolu sur toute l’opération.

Ce qui s’avéra, à l’expérience, plus facile à dire qu’à faire. Soixante jours plus tard, en février 2019, Zhende reçut la visite du cousin Li Liang, son successeur au poste de secrétaire du Parti. Embarrassé, Li Liang apportait une mauvaise nouvelle : la tombe avait été détectée, identifiée, il allait falloir déterrer ce corps pour l’incinérer finalement.  « Mais, ajouta le cousin finaud, il y a peut-être un moyen d’arranger les choses » : un faux certificat de crémation pouvait être dressé, moyennant 30 000 yuans « pour les frais, les intermédiaires, et pour le risque qu’ils prendraient pour ce passe-droit ». En cœur, les frères se récrièrent contre le montant exorbitant. Puis on transigea, ergota, leva les bras aux ciels, avant de toper, là, en bons paysans, sur 13 000 yuans. Peu après, Li Liang remettait aux frères un superbe certificat qui garantissait que le père, soi-disant « déterré et incinéré », était désormais à l’abri de toute mauvaise surprise, dans sa tombe sous les hauts pins balayés par les vents de la mer ! 

Tout alla pour le mieux par la suite, jusqu’au 4 avril, date du nettoyage rituel 100 jours après la mise en terre. À l’arrivée des frères et du secrétaire du Parti qui les accompagnait, les attendait le choc de leur vie. Zhengcai, le cadet, fut le premier à noter que la terre du tumulus avait été remuée, les rubans souillés ou arrachés. Fiévreusement, ils pelletèrent jusqu’au cercueil et le découvrirent vide : manquaient le linceul, le suaire, et la dépouille mortelle !

C’était un vol de cadavre, un crime devant les hommes et devant les Dieux. Comment les frères allaient-ils l’affronter ? Vous le saurez, ami lecteur, dans le prochain numéro !

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1 Commentaire
  1. severy

    Laissez-moi deviner. On a enlevé le corps pour construire un Club Med, la tombe improvisée était située sur le parcours du rallye annuel des chercheurs de truffes, le corps a été désintégré par l’éclatement d’une grosse bulle de radon, le père Li a été victime de la bande des joyeux nécrophages du Parti, le patron de l’entreprise des pompes funèbres a revendu le cadavre à la section de médecine traditionnelle de l’hôpital voisin, cette disparition illustre le proverbe populaire « les morts ne font pas de vieux os » ou celui-ci, de circonstance, « c’est avec les vieux os qu’on fait la meilleure soupe » ( – Bozi, alias Maître Bo Quse), le mort est sorti du coma et est allé bouffer autre chose que des racines de pissenlit, on l’a enterré sans le savoir près d’un nid de taupes carnivores particulièremenr voraces, le vieux a réussi à se débarrasser de ses chaînes et s’est rendu illico chez le notaire changer son testament, entraîné par son poids, le cercueil est tombé dans une galerie de mine de terres rares illégale. Qu’est- ce qu’on gagne si on trouve la bonne réponse?

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