Le 19 janvier, H.D. Schweisgut, l’ambassadeur de l’Union Européenne s’inquiétait devant la presse de plusieurs cas de ressortissants, récemment en difficulté face à une Chine moins tolérante envers la critique. Sur Twitter, l’analyste américain Bill Bishop suggérait aux expatriés n’ayant pas préparé leurs arrières, de le faire, ajoutant que « les temps ne sont pas favorables ». De telles réflexions méritent qu’on s’y attarde.
Cette tension reflète d’abord de nouveaux défis : la baisse du cours du pétrole à 27$/baril (du jamais vu), le recul des places boursières (-16% en janvier à Shanghai), la 4ème révolution industrielle et sa robotisation qui d’ici 2020 (selon le Sommet de Davos) supprimera 5 millions d’emplois industriels et de services. En Chine, le pétrolier CNOOC coupe de 10% ses investissements en 2016, et le fonds CIC prédit la perte de 3 millions de postes sous 1 à 2 ans, suite aux faillites de firmes « zombie ».Par rapport au reste du monde, la Chine souffre d’un mal spécifique : le maintien des investissements publics comme moteur de la croissance. La manne publique passe en projets d’infrastructures, réalisés à bas salaires. De ce fait, seuls 40% du PIB vont en consommation des ménages, contre plus de 70% en Europe. Mais au-delà d’un certain degré d’équipement, ces investissements ne se convertissent plus en croissance. Selon l’audit national, l’Etat approuvait pour 381 milliards de $ de tels projets en 2015. Mais en décembre, 42 des 66 chantiers ferroviaires n’avaient pas débuté. En cause, étaient cités des désaccords entre co-investisseurs, malversations, plaintes, et la campagne anti-corruption – les cadres n’osant pas dépenser leur budget, de peur de se retrouver accusés.Pourtant, le mécanisme se maintient. En neuf mois de 2015, Pékin a approuvé 155 centrales thermiques polluantes, pour 74 milliards de $ selon Greenpeace – des outils redondants avec les parcs d’énergies renouvelables, où la Chine investissait pour 329 milliards.
L’Etat préserve aussi les crédits. Dès fin 2013, afin d’encourager les provinces à mieux se gérer, Pékin avait imaginé convertir leurs dettes en obligations locales, assorties de conditions de rentabilité. Mais le système a été détourné, se bornant à acheminer l’épargne locale vers les vieux projets, sans conditions nouvelles : loin de diminuer, la surcapacité industrielle s’aggrave, et le pouvoir laisse faire.
Selon l’analyse implacable du Wall Street Journal, la transition vers l’économie durable (qui avait été promise par le tandem Xi Jinping-Li Keqiang dès la fin 2012), n’a pas encore débuté. L’Etat n’ose pas affronter ses lobbies, ni causer faillites et pertes d’emplois, en laissant jouer le marché. Et vu ces projets investis à perte, et une dévaluation du yuan à l’horizon, l’argent privé préfère fuir hors frontières.
Sous cette perspective, se devine plus aisément la source de la nervosité du pouvoir, et sa tentation de limiter le nombre des étrangers. Elle n’est pas la seule : l’Autriche veut diviser par deux le nombre de ses migrants, et l’opinion américaine applaudit – pour l’instant – Donald Trump et ses projets autarciques. Mais ces appels à la fermeture ne règlent rien, et une fraction au sein du pouvoir donne l’impression de vouloir y résister.
Enfin, ce durcissement chinois a son prix, en terme d’image. L’Union Européenne s’inquiète de cette tendance, tout comme près de 77% des membres de la Chambre de Commerce américaine en Chine, qui se sentent moins bienvenus qu’auparavant (30% de plus qu’il y a un an).
Sommaire N° 3 (2016)