Défense : Première historique : un avion militaire chinois pénètre l’espace aérien du Japon

Première historique : un avion militaire chinois pénètre l’espace aérien du Japon

Le 26 août, entre 11h29 et 11h31 heure locale, un avion militaire chinois a pénétré l’espace aérien du Japon, causant la surprise et le choc de l’Etat-major japonais.

Rappelons que l’espace aérien est la partie de l’atmosphère contrôlée par un pays au-dessus de son territoire, y compris ses eaux territoriales. Selon le droit international, un État a la souveraineté complète et exclusive sur l’espace aérien au-dessus de son territoire, ce qui correspond à la définition maritime des eaux territoriales comme étant à 12 milles nautiques (22,2 km) du littoral. L’espace aérien qui ne se trouve pas dans les limites territoriales d’un pays est considéré comme international, analogue à la « haute mer » en droit maritime.

L’incident en question ne concerne donc pas l’espace aérien régi par une zone économique exclusive (ZEE), telle que définie par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer de 1982. Une ZEE est une zone maritime dans laquelle un État souverain dispose de droits exclusifs concernant l’exploration et l’utilisation des ressources marines. Elle s’étend de la limite extérieure de la mer territoriale (22,2 kilomètres ou 12 milles marins de la ligne de base) jusqu’à 370,4 kilomètres (ou 200 milles marins) de la côte de l’État en question. Il ne s’agit donc pas de cet espace contesté au niveau maritime par la Chine en mer de Chine méridionale aux Philippines et au Vietnam, mais bel et bien de l’espace souverain du Japon à l’intérieur des 12 milles nautiques. Rappelons aussi que l’intrusion d’un engin militaire d’un pays dans l’espace aérien souverain d’un autre pays est un cas de casus belli qui peut justifier la destruction de l’appareil.

Certes, ce n’est pas la première incursion d’un avion chinois dans l’espace aérien du Japon. La première incursion, en décembre 2012, mettait en jeu un avion à hélice Y-12 tandis que la seconde, en mai 2017, impliquait un drone, déployé à partir d’un navire des garde-côtes chinois.

Quelques remarques d’abord sur les dates de ces intrusions : 2012, 2017 et 2024. L’incident se répète avec une régularité intéressante si on se souvient que 2012 et 2017 correspondent au début du premier et second mandat de Xi Jinping, et que 2024 renvoie à la deuxième année de ce troisième mandat.

Ensuite, on peut noter une certaine gradation dans l’appareil utilisé pour réaliser cette intrusion : un avion à hélice exploité par l’Administration océanique d’État chinoise, un drone, puis un avion de reconnaissance de l’APL. En effet, le plus troublant dans cette intrusion concerne l’appareil utilisé. Il s’agit du Shaanxi Y-9, un avion de transport militaire moyen produit par la Shaanxi Aircraft Company (36 mètres de long, d’une capacité de 25 000 kg). Selon toute vraisemblance, il s’agirait du Y-9JZ (GX-8) la variante du Y-9 dévolue au renseignement par signaux électroniques (ELINT) permettant la collecte de renseignements par capteurs électroniques (radars, senseurs…).

Enfin, ce qui fait la spécificité de l’incident, c’est le lieu. Les deux premiers incidents d’incursion se concentrent sur des sites classiques de tensions des îles Senkaku ou Diaoyutai. Situées au nord-est de Taïwan, à l’est de la Chine, à l’ouest de l’île d’Okinawa et au nord de l’extrémité sud-ouest des îles Ryukyu, les Senkaku sont au cœur d’un conflit territorial entre le Japon et la Chine : la Chine revendique la découverte et la propriété des îles depuis le XIVe siècle, tandis que le Japon en a conservé la propriété de 1895 jusqu’à sa reddition à la fin de la Seconde Guerre mondiale avant de les retrouver en 1972, date à laquelle les îles sont revenues sous contrôle japonais en vertu de l’accord de réversion d’Okinawa entre les États-Unis et le Japon.

Mais l’incursion de 2024 concerne un tout autre lieu : l’avion de renseignement militaire chinois a été repéré au-dessus des eaux territoriales japonaises au large des côtes des îles Danjo dans la ville de Goto, dans la préfecture de Nagasaki, au sud-ouest du pays.

Or, celles-ci n’ont aucun intérêt stratégique. Sauf qu’au sud de l’archipel se situe la base de Sasebo. Le Y-9 pourrait avoir ciblé cette base navale, dans la préfecture de Nagasaki, qui est le quartier général de l’un des cinq districts de la Force d’autodéfense maritime japonaise et le port d’attache de plusieurs destroyers lance-missiles japonais équipés du système de combat Aegis ainsi que du porte-hélicoptères Ise (DDH-182). Plus encore, co-localisé avec la flotte navale japonaise se trouve l’US Fleet Activities Sasebo, le port d’attache actuel de l’escadron amphibie 11 avec l’USS America (LHA-6), l’USS New Orleans (LPD-18), l’USS Green Bay (LPD-20) et l’USS Rushmore (LSD-47). Il s’agit donc d’un lieu important de commande partagé des forces japonaises et américaines, les deux grandes puissances rivales de la Chine.

La réponse du Japon a donc été forte. D’une part, la Force aérienne d’autodéfense japonaise (JASDF) a immédiatement dépêché quatre avions de chasse, constitués d’escadrons F-2 et F-15 de la Force de défense aérienne occidentale. D’autre part, le vice-ministre Okano Masataka a convoqué le chargé d’affaires de l’ambassade de Chine, Shi Ying, au ministère pour une protestation très vigoureuse en demandant à Pékin d’empêcher que cela ne se reproduise.

Du côté chinois, la réponse consiste à prétexter d’un accident, d’une erreur personnelle du pilote. Impossible de savoir s’il s’agit d’une réponse de bonne foi ou d’une manière de s’exonérer à peu de frais après avoir rempli l’objectif double de collecte d’informations et d’une prise par surprise des forces aériennes japonaises (permettant d’étudier leur temps et leur type de réponse).

L’incursion survient aussi au moment d’un flottement du pouvoir japonais, alors que le premier ministre sortant Kishida a affirmé mi-août qu’il ne continuerait pas son mandat à la tête du LDP, laissant au Parti au pouvoir le soin de trouver un remplaçant en octobre prochain.

A la fois le timing de l’incursion, son lieu, le type d’appareil engagé, tout cela semble rendre l’hypothèse d’une erreur avancée par la Chine, difficile à accepter.

D’ailleurs, le fait qu’un navire chinois ait été détecté au large des côtes de la préfecture de Kagoshima, dans le sud-ouest du Japon, vers 6 h du matin le 31 août, violant la souveraineté des eaux japonaises, démontre bien, par la récurrence des événements, qu’il y a intention et plan.

Par Jean-Yves Heurtebise

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