
Paru en 2023, « Taïwan, une obsession chinoise » pose LA grande question pour l’avenir de l’île : la Chine va-t-elle l’envahir ? Une question essentielle depuis que Xi Jinping, dès son arrivée aux affaires en 2012, a mis toute priorité sur le « retour à la patrie de la province rebelle », au point de ne vouloir quitter le poste suprême qu’une fois l’objectif atteint. Sur ce baril de poudre que devient la région, l’auteur Jacques Gravereau, Président de l’institut Eurasia à HEC, tire un regard sobre et ultra-informé – ce qui n’empêche parfois des accents inquiétants.
Le plus captivant du livre arrive à mi-parcours, quand J. Gravereau recense les divers scénarios de Pékin pour reprendre l’île. Publié peu avant les dernières élections à Taïwan en janvier 2024, l’essai n’inclut pas leurs résultats, ni l’échec de la Chine à installer au pouvoir le Kuo Min Tang, plus favorable à ses thèses : c’est Lai Ching-te, du DPP nationaliste , qui a pris le relai de Mme Tsai Ing-wen à la tête du pays, même si son Parti a perdu la majorité absolue au Parlement.
Une telle situation place Xi Jinping face à un dilemme : que faire ? L’inaction est dangereuse, en renforçant de facto l’indépendance de Taïwan. D’autant que la société continentale elle-même semble s’être résignée : un récent sondage d’origine américaine ne trouve « que » 71% des Chinois à exiger la réunification, 55% prêts à l’obtenir par les armes, et 55% prêts à vivre « indéfiniment » aux côtés d’un Taïwan libre…
La guerre donc ? Curieusement, malgré ses homélies récurrentes sur l’« inéluctabilité du retour à la mère patrie», Xi Jinping ne semble plus si pressé. Il doit faire face au blocus américain sur les semi-conducteurs vers la Chine, à la taxation à 100% des voitures électriques chinoises, au vieillissement de la population… Il est aussi affaibli par des critiques internes, suite à des échecs flagrants du « Président de toutes choses ». A force de vouloir tout arbitrer, il est devenu seul responsable des ratages qui s’accumulent : son choix de politique « zéro-Covid » entre 2020 et 2022, les fermetures de millions de PME, la forte dégradation de l’image chinoise hors frontières…
Jacques Gravereau éclaire le coût d’une guerre de reconquête que devraient payer le monde, Taïwan et la Chine. Très intégrée à l’économie mondiale, l’économie chinoise dépend du monde extérieur pour ses matières premières – 54% pour la bauxite, 50% pour le nickel, 48% pour le cuivre etc. Elle en dépend aussi à 70% pour ses besoins en semi-conducteurs de dernière génération, dont 54% directement livrés par le groupe taiwanais TSMC. La plupart de ces importations passent par le détroit de Malacca, qui reçoit 90 000 navires par an, dont 20% à destination de la Chine, mais en cas d’agression frontale chinoise contre Taïwan, cet isthme serait facile à fermer par la septième flotte de l’US Navy. Ce qui aurait aussi pour conséquence d’empêcher l’exportation de tous les produits finis chinois, voitures, ordinateurs ou bien d’équipement à destination du monde entier… A 2 500 km du détroit de Malacca, la Chine est hors d’état de le défendre.
Les USA vont-ils défendre Taïwan ? Même s’ils laissent planer le doute, ils ont toutes les raisons de le faire, à commencer par un traité bilatéral spécifique. En effet, cette île surnommée « le porte-avions américain en océan Pacifique » permet d’assurer la défense de tous les autres alliés de la région tels Japon, Corée du Sud, Philippines ou Vietnam. Une conquête chinoise de Taïwan créerait chez eux un sentiment d’abandon et pour les USA, un recul d’influence sur des centaines de millions de citoyens alliés. Pour J. Gravereau, abandonner Taïwan, serait pour les USA « un suicide géopolitique ».
Argument en faveur des « faucons » en Chine, l’Armée Populaire de Libération (APL), gavée de crédits depuis 20 ans, et appuyée par une puissante industrie d’armements, est plus puissante que jamais. Son infanterie de 2 millions d’hommes bien entraînés compte 4 800 chars. Sa marine de 360 bâtiments et bientôt 6 porte-avions, fait de vertigineux progrès. Ses forces aériennes comptent 2300 appareils de tous types. Sa force de missiles est peut-être la première au monde, disposant même d’une capacité de type « guerre des étoiles ». En arme nucléaire, elle se prépare à porter son stock d’ogives à 1 500 d’ici 2035 !
Face à ce déluge d’armes pointées sur elle, Taïwan a développé une stratégie dite du « porc-épic ». Basée sur l’engagement de ses 170 000 hommes (plus que la France !) et de ses 2,5 millions de réservistes, elle suit un concept « asymétrique », pensé pour donner à l’allié américain le temps de se déployer. L’invasion doit être détectée par une alerte électronique précoce. L’armada maritime doit être freinée par un nombre maritime de petits bâtiments ultra rapides armés de missiles. Une fois l’APL débarquée, la guérilla doit harceler et fatiguer l’ennemi au bénéfice de sa connaissance du terrain, du relief montagneux de l’île, avec des unités mobiles-légères polyvalentes, capables à tout moment de changer de route, d’objectif, et de se cacher.
Quand le conflit pourrait-il éclater ? A en croire les derniers « war games » américains cités dans l’ouvrage, l’APL ne sera prête qu’en 2027. Mais ce sera l’année du XIXème Congrès, où Xi Jinping devrait recevoir son éventuel 4ème quinquennat : est-il plausible de convoquer les 2 000 élus de base du Parti, au moment de lancer le pays dans un conflit de tous les dangers ?
Pour prendre pied sur Taïwan, l’APL devra également affronter les réalités de terrain : après avoir traversé les 140 km de bras de mer sans profondeur, ne permettant pas de passage sûr de ses sous-marins, elle n’aura que 14 plages, au sud-ouest et au nord, pour débarquer ses hommes, dont les stratèges militaires estiment le nombre nécessaire à 500 000, avec bien sûr une chaîne d’approvisionnement.
Or, selon J. Gravereau, pour éviter de se laisser prendre à revers, une telle invasion nécessitera obligatoirement de neutraliser diverses bases américaines aux Philippines et au Japon, notamment à Okinawa, base de la 7ème flotte US. Il faudra aussi compter sur l’entrée en jeu des forces japonaises, et de l’armada des missiles JASSM américains, capables de franchir le pacifique à vitesse hypersonique sur 11 000 km avant de frapper avec une précision de 2m – une arme foudroyante et sans parade.
Quelle guerre ? J. Gravereau cite deux scénarios envisagés en 2023 par le CSIS, Centre américain d’études stratégiques. Dans le premier, 65 000 fantassins chinois au sud de l’île prennent 17% du territoire, moyennant de lourdes pertes. Sous les feux taïwanais, américain et nippon, l’APL perdrait 327 avions et 113 navires (un tiers de sa flotte). Les Etats-Unis perdraient 484 chasseurs (et leurs alliés nippons 161) et 28 navires, mais aucun de ses 11 porte-avions. Les coûts seraient colossaux et la conquête échouerait, tandis que les sanctions de l’Ouest (USA, Europe, Japon) pleuvraient sur la Chine.
Le second scénario est celui qui ressemblerait le plus à une victoire chinoise, mais moyennant une liste conséquente de « si » : si le Japon ne s’implique pas, si la Chine parvient à écraser l’aviation américaine, si l’ US Navy tarde à s’ébranler, elle y perdrait 2 à 4 porte-avions, 43 croiseurs/destroyers, 15 sous-marins, tandis que l’USAF perdrait 774 avions… Mais il resterait à l’Amérique 7 à 9 de ses porte-avions et 2 800 avions – plus que la Chine n’en aurait au début des hostilités. La Chine aurait bien pris pied sur Taïwan, mais pas forcément conquis. En tout état de cause, il ne resterait plus rien à conquérir : rasée sous les bombes, l’île ne serait plus qu’un champ de ruines…
Pendant ce temps, le blocus sur Malacca serait opérationnel et tous les ports commerciaux, hors Russie et Corée du Nord, seraient fermés aux biens en provenance de/ou à destination de la Chine, dont des dizaines de millions d’actifs seraient affamés et au chômage…
Citons J. Gravereau : « personne n’attaquera la Chine. Mais personne ne pourra rester l’arme au pied en cas d’attaque flagrante de Taïwan… La Chine a presque tout à y perdre… Le ‘coût d’acquisition’ hors de sens de Taïwan est pour la Chine la première auto-dissuasion ». Pour la petite histoire, il y a 40 ans à Taipei, l’Amiral Ko Dun-Hwa, patron de la défense de l’île, tenait plus ou moins le même langage : « le grand secret de l’APL, c’est qu’elle ne livre jamais que des batailles gagnées à coup sûr ! »
Par Eric Meyer
Sommaire N° 23 (2024)