
Sur un parking près de Liuzhou dans la province du Guangxi, éclairée par une lampe frontale, Auntie Sue est assise sur sa chaise pliante, devant son camping-car. Elle a fini la vaisselle dans une bassine d’eau à même le sol et sirote son verre de vin de Chongyang avant de ranger son réchaud et d’aller se coucher. Elle n’entend pas un bruit dans la nuit noire, parfois juste le ululement d’une chouette. La propriétaire de la ferme en contrebas, à quelques centaines de mètres, est venue avec une amie, les bras chargés de bok choy tout juste cueillis et d’une bouteille de vin fait maison. Elles ont dîné là, sur la table pliante, puis sont reparties, avalées par la nuit, dormir chez elles. Elles suivent Auntie Sue sur les réseaux sociaux, presque depuis le début de son aventure trois ans auparavant. Quand elles ont reconnu le parking sur la dernière vidéo postée dans l’après-midi, elles se sont précipitées pour la saluer et discuter. Ce n’est pas tous les jours qu’on accueille une femme d’une cinquantaine d’années, leur âge, qui a choisi de quitter maison et mari pour écumer les routes de Chine, seule, au volant de son camping-car !
Auntie Sue n’a pas peur de la solitude, elle ne s’en lasse pas. Depuis trois ans qu’elle défait sur les routes les liens qui l’ont tant entravée la majeure partie de sa vie, elle en veut toujours plus. Aux deux femmes qui lui demandaient si elle n’avait pas peur de dormir seule, comme ça, dans un parking, elle a répondu non et c’est vrai. Laisser son esprit vagabonder le soir, assise sous les étoiles quand la météo le permet, est devenu son moment préféré après une journée passée derrière le volant. Personne pour la houspiller, ni père, ni mari. Pas de cuisine à ranger, de corvées à effectuer, de couches à nettoyer et d’enfant à bercer, de mari à satisfaire sans avoir son mot à dire. Elle vit à son rythme, enfin ; elle prépare et mange ce qu’elle veut manger ; elle dépense l’argent qu’elle a gagné, sans crainte, sans compte à rendre, à personne.
Les deux femmes lui ont avoué qu’elles ne trouveraient jamais le courage de tout quitter comme ça et de se débrouiller seule tout le temps. Auntie Sue non plus, n’a jamais pensé qu’elle en serait capable. Jusqu’au jour où…
Elle résume son mariage par cette phrase lapidaire : « c’était comme s’échapper d’une poêle à frire pour sauter dans un feu ». Elle avait passé son adolescence à s’occuper de son petit frère et de sa mère alitée, que sa santé défaillante empêchait dans toutes les tâches du quotidien. Auntie Sue a géré à sa place, sous la coupe d’un père autoritaire. Bien sûr, il n’a pas été question de continuer l’école au-delà du zhongkao (中考, équivalent du brevet des collèges), les portes de l’usine étaient déjà grandes ouvertes. Une seule échappée possible : le mariage, avec un voisin qui semblait solide et débrouillard. D’amour il n’en était pas question, pour quoi faire ? Las, son mari s’est révélé aussi dominateur que son père, cherchant querelle pour le moindre sou dépensé, ne cessant de lui faire des reproches et de la rabaisser. Auntie Sue a serré les poings en silence, il fallait tenir pour sa fille. En se tuant à la tâche et en empruntant, elle a même financé les étudesde sa fille que son mari refusait de payer.
Un jour, à l’issue d’une dispute très violente, elle a brandi un couteau de cuisine et s’est entaillé la poitrine, les oreilles pleines des cris de son mari : « Pauvre folle, tu ne sais rien faire par toi-même ! Même pas voler de tes propres ailes ! »
À l’hôpital, le fantôme de sa mère est venu lui tenir compagnie. Déjà hospitalisée, elle lui avait confié un jour : « comme j’aurais aimé naître une seconde fois (自力更生, zìlì gēngshēng) ». Restée mystérieuse pendant longtemps, cette phrase prenait d’un coup tout son sens. Allait-elle attendre d’être sur son lit de mort pour regretter ? Elle était en bonne santé, débrouillarde, sa fille venait de se marier, qu’est-ce qui l’empêchait de voler enfin de ses propres ailes ?
Rétablie, Auntie Sue a fait un emprunt, acheté le camping-car et pris la route. Pour vivre, elle poste des vidéos de son périple, y raconte avec sincérité ses joies et ses difficultés, le prix d’une liberté si ardemment désirée. Ses livestreams – où elle met en avant des marques familiales – lui permet de gagner sa vie. Son gendre s’occupe des transactions commerciales, sa fille des montages vidéos et elle, enfin, elle vit !
Par Marie-Astrid Prache
NDLR : Notre rubrique « Petit Peuple » dont fait partie cet article s’inspire de l’histoire d’une ou d’un Chinois(e) au parcours de vie hors de l’ordinaire, inspirée de faits rééls.
Sommaire N° 21 (2024)