
Le nouveau président William Lai n’aura eu aucune minute de repos depuis le début de son investiture le 20 mai. Autant au niveau interne qu’externe, au niveau sociopolitique (avec les manifestations contre la réforme hâtive du Parlement proposée par le KMT qui a voulu contourner le processus législatif) qu’au niveau géopolitique, la République de Chine est mise sous pression comme rarement dans son histoire récente.
Rappelons que le président William Lai a été élu mi-janvier et est l’ancien vice-président du gouvernement de Tsai Ing-wen qui fut Présidente durant deux mandats, de 2016 à 2024, en tant que représentante du Parti Démocrate Progressiste (DPP). La victoire de Lai fut à la fois historique et contestée comme il est courant dans une démocratie fonctionnelle : élu avec 40% des voix, son parti n’a pas la majorité au Parlement. Arrivé au pouvoir sur une plateforme souverainiste, il était connu pour son soutien à l’autonomie politique de Formose.
Dès janvier donc se posait la question à la fois de la réaction de la Chine et de la cohabitation parlementaire. La réponse de Pékin était attendue étant donné que la troisième victoire de rang du DPP à l’élection présidentielle manifestait l’éloignement progressif mais irréductible des Taïwanais à l’idée non seulement d’une réunion avec la Chine communiste, mais même d’une appartenance politico-culturelle à la sinité de type continentale. Il était aussi évident que William Lai allait s’inscrire dans la continuité de la politique de Tsai, tant au niveau interne qu’externe – ce qui pouvait rassurer Washington et l’ensemble des pays à travers le monde qui, mis à part la Chine (et ses « alliés » comme la Russie), n’ont pas intérêt à modifier le statu quo dans le détroit de Chine par où passe la moitié des marchandises du commerce global et à Taïwan d’où sort deux tiers des puces électroniques utilisées dans le monde.
La première inconnue était donc le discours d’investiture de William Lai. Durant son intervention, Lai a affirmé son désir de continuer à préserver l’autonomie de la République de Chine, ce qui est la fonction d’un président de Formose. Un point intelligent de son discours fut d’appeler la Chine à la retenue et de demander à Pékin de suivre le rôle civilisationnel et pacificateur qu’elle prétend être le sien et de ne pas chercher à changer unilatéralement le statu quo dans les relations inter-détroits. Le point le plus audacieux du discours fut de demander à la Chine de revenir à la raison et de reconnaître l’existence de la République de Chine fondée en 1912 et installée depuis 1949 à Formose et de cesser d’en nier la réalité pratique et effective.
A partir de là, quelle serait la réaction de la Chine ? Un certain étonnement put saisir les observateurs devant la virulence de l’attaque du gouvernement chinois et ses porte-paroles, qualifiant le discours comme « dangereux » et « qui allait à l’encontre de l’Histoire » et décrivant Lai comme un indépendantiste radical.
Pourtant, en Chine même, des voix différentes se firent entendre. C’est le cas de Zhang Yongnian, un intellectuel chinois influent ayant publié un message sur son blog suite au discours de Lai. Ce commentaire est étonnant parce qu’il manifeste à la fois une forme de modération mais aussi des biais idéologiques qui sont aussi évidents à quelqu’un qui vit hors de Chine qu’ils sont invisibles à quelqu’un qui y vit. Comme si l’idéologie dominante était si forte que même les intellectuels n’avaient plus la force de sortir du cadre qui est imposé à leur pensée, ne voyant même plus les a priori de leur discours…
Modération d’abord quand Zhang Yongnian affirme que même s’il y a une « chance sur mille » pour une réunification pacifique, il faut la saisir. Audace même quand Zhang qualifie de « populistes » tous ceux, de plus en plus nombreux, qui affirment que l’option militaire est la seule à même de résoudre « la question taïwanaise ».
Commentaire pour autant biaisé et illusoire quand Zhang Yongnian affirme que « la ‘Génération Z’ de Taïwan voit une Chine prospère alors que le développement de Taïwan ne satisfait pas leurs besoins ». Il faut oser l’écrire alors que le chômage à Taïwan est tombé à un plus bas historique à 3,5% et que le PIB par habitant y est depuis l’année dernière supérieur à celui du Japon tandis que le chômage des jeunes en Chine est à plus de 20%… L’ailleurs rêvé des Taïwanais est plus le Japon, les Etats-Unis et l’Europe, que la Chine.
Un autre biais d’interprétation provient de son analyse du sondage de l’Université Chengchi quant au sentiment inter-détroit : « ‘Maintenir le statu quo puis décider’ a généralement été l’opinion majoritaire, mais ‘maintenir en permanence le statu quo’ est passé de 9,8 % il y a trente ans à 33,2 % aujourd’hui, dépassant ‘maintenir le statu quo puis décider’ (27,9 %), ce qui en fait temporairement la proportion la plus élevée ». En réalité, le sondage dit le contraire : l’opinion « l’indépendance dès que possible » est à 27% et « statu quo puis indépendance » à 21%, ce qui donne une majorité de 48%. Une telle « erreur » de lecture est gênante. De plus, la volonté de « maintenir le statu quo indéfiniment » équivaut en réalité à vouloir l’indépendance de fait et à refuser tout changement dans le statut de la République de Chine et son rapport au « continent ». Car c’est Pékin seul qui veut changer le statu quo aujourd’hui.
On l’a vu : pour punir le discours prétendument indépendantiste de William Lai qui appelait en fait au dialogue avec la Chine, Pékin a soumis Taïwan à deux jours d’encerclement militaire : plus de 49 avions et 19 avions en cinq points différents autour de l’île (cf carte).
On comprend mieux, dès lors, la réaction outrée au discours de Lai qui semblait disproportionnée et presque choquante, même selon les critères du Parti. Il s’agissait en fait d’exagérer l’outrage causé et en faire le prétexte idéal à une telle manifestation de force, probablement préparée d’avance. Un scénario similaire à celui de la visite de Nancy Pelosi à l’été 2022.
En tout cas, la situation devient vraiment inquiétante : que ce soit envers les Philippines ou Taïwan, la Chine semble chercher le point de rupture, le moment où soit le pays abandonne, soit il organise la contre-attaque. L’amitié sans limite entre la Chine et la Russie tend à renforcer mutuellement les tropismes irrédentistes des deux pays et constitue la plus grande menace à la paix mondiale depuis la fin de la Guerre froide.
Sommaire N° 19 (2024)