Taiwan : Démocratie : 1 / Chine : 0

Démocratie : 1 / Chine : 0

Appelés aux urnes pour les 8ème élections présidentielles et législatives le 13 janvier, les Taïwanais ont fait fi des menaces et tentatives d’intimidations de Pékin en élisant Lai Ching-te, vice-président sortant, à la tête de la République de Chine. Rappelons que la présidente sortante Tsai Ing-wen (DPP), réélue en 2020, n’était pas éligible pour briguer un 3ème mandat. Ainsi, le vice-président du Parti démocratique progressiste (DPP) est arrivé en tête du scrutin avec 40,2 % des voix, devant Hou Yu-ih, le candidat du Kuomintang (KMT) favorable à un rapprochement avec la Chine, crédité de 33% des voix. Le « trublion » de ces élections, Ko Wen-je, du Parti populaire de Taïwan (TPP), parti « centriste » créé en 2019, a, lui, récolté 26 % des voix.

Il y a donc eu peu de surprises dans le résultat par rapport aux sondages qui donnaient ces dernières semaines William Lai vainqueur, Hou You-yi deuxième et Ko Wen-je troisième. Il faut dire qu’après la tentative ratée d’union entre le KMT et le TPP, la victoire de Lai semblait acquise… Il s’agit de la troisième victoire consécutive du DPP à la présidentielle, du jamais vu dans la jeune démocratie taïwanaise qui a introduit le suffrage universel direct en 1996. 

Pour le reste, ces élections furent assez fades par rapport aux précédentes. Les sociologues et anthropologues aimaient les élections à Taïwan pour leur côté « folklorique », voire « kitsch » :  les voitures sillonnant les rues avec haut-parleurs à plein régime et autres activités plus proches de la kermesse que du meeting politique… Tout cela a un peu disparu du paysage.

Cette évolution révèle la maturité et la normalité de la démocratie formosane : le scrutin, les débats entre candidats et les meetings de fin de campagne se sont déroulés sans encombre et, après dépouillement de 95% des votes, les candidats éliminés ont rapidement reconnu leur défaite.

En cela, la démocratie taïwanaise n’est pas seulement un exemple, mais un modèle dont devrait s’inspirer les autres, notamment celle qui devrait être la plus respectable, celle des Etats-Unis, qui nous donne le spectacle lamentable d’un candidat ayant déclaré truquées les élections qu’il a perdues et qui, après avoir créé un climat insurrectionnel, cherche à se faire élire pour l’immunité qu’elle lui octroiera en regard de ses multiples malversations…

Une autre explication à ce changement d’ambiance électorale à Taïwan tient au changement générationnel des électeurs, dont la vie électorale suit le trajet commun de la virtualisation des relations sociales : la campagne se joue d’abord sur internet et les réseaux sociaux.

En réalité, le caractère terne de la campagne tient aussi au fait que les candidats n’ont pas grand-chose de radicalement différent à proposer à leurs électeurs : tous veulent améliorer les conditions de vie et les salaires, favoriser l’accès à l’immobilier et préserver la paix en tenant la Chine à une respectable distance (DPP) ou à une distance respectable (KMT). Certes, le discours des relations avec la Chine reste un marqueur fondamental, mais autant le DPP (par peur d’effrayer Washington) que le KMT (par peur d’effrayer les électeurs) ne peuvent claironner leurs principes « indépendantiste » d’un côté et « réunificationiste »  de l’autre.

Au niveau du DPP, la présidence Tsai a marqué un tournant discursif : « Taïwan n’a pas besoin de chercher l’indépendance, indépendante, elle l’est déjà ». Que la Chine, de par sa puissance économique, militaire et technologique, fasse pression sur les autres pays pour qu’ils acceptent (ce qu’ils font par peur des représailles) le récit d’un Taïwan faisant partie de la Chine populaire et en état de « sécession » transitoire, n’empêche pas le caractère fictif de ce narratif. Le DPP semble s’être résigné à rester dans les limbes de l’identité politique internationale si cela permet la paix…

De son côté, le KMT ne peut plus rien contre la tendance sociale avérée : moins de 3% des Taïwanais se disent « chinois », plus de 60% se disent purement et simplement « taïwanais ». En outre, rien n’a été plus embarrassant pour Hou You-yi (KMT) que le discours du 12 janvier de l’ancien président (2000-2008) Ma Ying-jeou affirmant que la Chine était trop forte, Taïwan trop faible et que le but était l’unification à terme. Un rappel des principes du KMT … qui a scellé la mise à mort électorale de son propre candidat.

Une dernière remarque au sujet de ces élections est celle de l’homogénéisation et de la centralisation relatives du discours politique. DPP, TPP, KMT : tous veulent le « statu quo », tous veulent une société capitalistique, peu parlent des droits des migrants, et personne ne parle d’augmenter les impôts (fort bas). C’est sans doute un terrain propice à la formation d’un troisième parti : quand la différence se réduit au niveau de l’offre des concurrents établis, on est tenté de voir ailleurs au niveau de la demande. Si l’on analyse les résultats par rapport à 2020, on note que le DPP a eu 2 584 212 voix en moins, que le KMT a eu 851 098 en moins et que l’addition de ces deux chiffres donne le nombre presque exact (à 200 000 voix près) de votes obtenus par Ko Wen-je du TPP : 3 690 466. A priori, on aurait pu penser que Ko Wen-je aurait pris plus de voix au KMT qu’au DPP, mais quantitativement, c’est l’inverse qui s’est passé. Une grande partie du vote des jeunes se trouve là désormais.

Pour le KMT, c’est un désaveu d’autant plus grand : ils n’ont même plus la marge de manœuvre de se dire que la désaffection du DPP pourrait leur apporter de nouveaux votants.

Pour le DPP, c’est une victoire dans l’absolu (le Parti a réussi l’exploit d’être vainqueur trois fois de suite à une élection présidentielle), mais une défaite au niveau relatif : il va falloir se réinventer si le DPP ne veut pas finir victime (comme tant d’autres grands partis) de ce « populisme du centre » qu’incarne Ko Wen-je. 

A noter qu’au niveau législatif, le KMT aura 52 parlementaires, le DPP 51 et le TPP 8 – ce qui fera du TPP un allié à courtiser.

Enfin, la grande perdante, c’est bien sûr la Chine. Après le résultat des élections, le Bureau des affaires de Taïwan à Pékin a affirmé que celles-ci « ne pouvaient pas arrêter la tendance imparable vers une éventuelle réunification de la patrie » et que le DPP « ne pouvait pas représenter l’opinion publique dominante » à Taïwan. On aurait pu se dire que la victoire par trois fois du DPP aurait pu détromper Pékin, mais non…Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

Par Jean-Yves Heurtebise

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1 Commentaire
  1. severy

    Comme me le confiait un vieux ponte du KMT il y a longtemps, l’unification de la Chine à La République de Chine à Taïwan ne se fera que lorsque la Chine reconnaîtra la RDC et acceptera d’en faire partie. Manmanlaï, lah! 😉

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