
Lorsque Lin Fanglu (林芳璐) a vu pour la première fois les femmes de la minorité Bai (Yunnan) effectuer le liage et la teinture par nœuds (« tie-dye ») dans une cour du village de Zhoucheng en 2014, elle a immédiatement été captivée par les formes texturées complexes générées par ce type de couture. « Il s’en dégageait une puissance primitive » se souvient Lin Fanglu. En effet, cette technique traditionnelle de teinture à l’indigo remonte à plus de 1000 ans, et est désormais classée au patrimoine culturel immatériel au niveau national.
Elle décide alors de rester dans le village pendant plusieurs mois afin d’apprendre les processus de réalisation auprès des femmes Bai : le nouage, le trempage, la teinture, le chauffage, le séchage, l’enlèvement des ficelles et le ponçage des tissus. Un processus fastidieux qui demande un temps long d’initiation pour en maîtriser chaque étape.
A force de persévérance, l’artiste affine ses compétences et parvient à les utiliser dans le cadre de son expression artistique. Avec un dessin en tête, l’artiste pince, plie, roule et presse les morceaux blancs de tissu de coton et de lin mélangé, pour obtenir les formes qu’elle veut et les fixer par couture et reliure. Elle entortille les nœuds avec stratégie, qui sont alors placés dans une cuve dans laquelle les racines écrasées de Radix Isatidis – une herbe médicinale chinoise – fait office d’agent de teinture. Les parties entièrement immergées et exposées au colorant deviennent alors bleu foncé, tandis que celles étroitement cousues se révèlent dans une teinte plus claire. Combinés, ces contrastes se déploient en une série de motifs riches et uniques.

She, 2016
Les œuvres réalisées par Lin Fanglu incarnent un profond hommage aux femmes Bai, mais aussi, et plus largement, aux métiers anciens et à la place des minorités dans le monde.
En combinant l’artisanat traditionnel avec l’art contemporain, la jeune artiste attribue à son œuvre une signification profonde « plus radicale et originale » et questionne la place des femmes dans la société. En effet, dans les divers plis, les nœuds détaillés et les textures complexes résonne une douleur, les tensions et pincements exercés dans le processus sont des marques puissantes, d’une matière travaillée et violentée… dans laquelle il serait difficile de ne pas déceler des métaphores. Comme celle de la lutte des femmes Bai pour un changement vers le statu quo : « Mon œuvre symbolise leur détermination à grandir et à s’envoler », confirme l’artiste.

Elopement Rhapsody, 2017
Inspiré par l’esprit de ces femmes Bai, Lin Fanglu a également utilisé les techniques de couture par nœuds pour créer des meubles et objets d’une vie courante aux formes enchevêtrées et audacieuses, et motifs complexes. Elle parvient ainsi à connecter des métiers ancestraux à des usages quotidiens. Ce faisant, elle fait résonner des voix silencieuses et oubliées dans le monde du 21e siècle.
Née en 1989 à Dalian (Liaoning), Lin Fanglu a terminé sa maîtrise et son baccalauréat Design de produits à l’Académie Centrale des Beaux-Arts (CAFA) de Pékin en 2016. En 2011, elle a participé au programme d’échange à l’Université d’Art et de Design de Karlsruhe en Allemagne, et à l’Université des Arts de Tokyo au Japon. Ses séries d’indigo ont été sélectionnées pour plusieurs expositions, notamment au Musée d’Art de l’Académie Centrale des Beaux-Arts et au Parc des Expositions de Pékin. Son travail « Iron Drum Sofa » a été collectionné par le London Zero-Carbon Pavilion lors de l’Exposition Universelle de Shanghai en 2010. Elle a été nommée Jeune Designer de l’année et marque innovante de l’année à la China Architecture Decoration Association en 2016. Elle a récemment participé à la première Biennale des colorants naturels, au China National Silk Museum en 2019. En 2020, elle est finaliste du Prix d’artisanat Loewe Foundation.
Lin Fanglu est représentée par la galerie Art+ Shanghai, où des œuvres sont visibles.
IG: @caromaligne
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