Petit Peuple : Aéroport de Xi’an – voyage autour d’un salon VIP

Ch Eastern Airport Lounge'Une journée d’ hiver 2013, à l’aéroport de Xi’an, Zhou Jiahong, laissa éclater une joie ingénue : invité par un groupe public à un entretien d’embau-che à Pékin, il avait choisi d’acheter un billet d’avion en 1ère : qu’est-ce que cela pouvait bien faire, c’était tous frais payés ! 

Mais sa joie fut torpillée dès qu’il appela son contact pour annoncer son arrivée, et incidemment, précisa le billet qu’il avait acheté : « pour qui vous prenez-vous, dut-il s’entendre dire, en aucun cas la société ne remboursera ». De rage, Zhou raccrocha et dans la foulée, tira sa révérence. S’il en était ainsi, le job ne l’intéressait plus. 

Pour se calmer, il se carra dans un de ces fauteuils de massage du salon VIP, auquel il avait droit grâce à son billet de 1ère classe. Peu à peu, l’indignation s’estompa. Il prit une flute de Champagne, puis deux, puis trois. Avec les bulles, il laissa divaguer son esprit, rêvant d’une vengeance raffinée.
Cette arrogante grosse boite pékinoise, méritait bien une leçon et c’est China Eastern qui allait payer pour elle ! Rentrant chez lui avec la navette de l’aéroport, il mit au point son plan, puis le peaufina dans son demi-sommeil la nuit… 

Le lendemain, il s’enregistra sur un autre vol – ce billet plein tarif lui permettait un an de changement sans frais, à volonté. De retour au salon VIP, après un bon cappucino, il se fit servir du caviar du Heilongjiang, puis une généreuse portion de langouste grillée. Il passa la journée à faire bombance, puis le soir venu, retourna par la navette. 

Le lendemain, même programme, et le surlendemain aussi. A ce régime, bientôt l’agneau de Nouvelle Zélande, le bœuf de Kobé et les fruits de mer n’avaient de secrets pour lui. Les vins les plus fins coulaient sous son palais : autodidacte de la chopine, il parvenait désormais à reconnaître les aromes (vanillé, fruits rouges…), les touches boisées, la charpente. 

Le printemps venu, selon le plan, il se mit à utiliser le Wifi, et les ordinateurs du salon VIP. Ainsi, il étudia les offres d’emploi, distribua son CV, passa des coups de fils… Invariablement, à chaque réponse offrant un espoir de recrutement, il tergiversait, anxieux de conserver son petit confort. Mais ses entretiens, il devait les faire en chuchotant pour rester discret – de ce fait, ses interlocuteurs ne le prenaient pas au sérieux. 

Puis Zhou passa à la prochaine étape. Il s’amusa tout l’été à cataloguer les autres, les vrais voyageurs, à imaginer leur passé, leurs positions sociales, et parier sur leurs destinations. Quand ils se levaient à l’appel du haut-parleur, il pouvait vérifier. Dès lors, il apprit vite à distinguer les coureurs de jupons des jeunes mariés, les hommes d’affaires des cadres du Parti, et des nababs allant bringuer entre copains. 

Puis une dépression automnale s’abattit sur lui. Il avait prévu de passer le temps à s’instruire, étudier par internet et lire la presse. Mais à sa grande surprise, il se découvrit soudain angoissé par le sentiment de culpabilité, la crainte de se faire prendre. En toute personne qui s’approchait de lui, il voyait un policier venant lui mettre la main au collet.
Avec une telle peur qui lui glaçait la nuque, l’agneau semblait fade et le Champagne avait perdu de son pétillant. Quelques jours avant l’expiration de son billet, il abandonna, rentra au bercail pour ne plus jamais revenir. Il était temps pour lui, de repasser au monde réel. 

Ch Eastern Airport 1st Class LoungeChez China Eastern par contre, la découverte de sa fraude fit l’effet d’une bombe : c’étaient 300 jours que le pique-assiette avait passées au salon. A 200¥ le passage (coût moyen estimé), cela faisait 30 fois le prix du billet, qu’il avait d’ailleurs osé se faire rembourser ! Pire, son action était légale, impossible à poursuivre – quoique dans ses motivations, on reconnaisse bien ce goût invétéré de « profiter du système » jusqu’à l’extrême limite. 

En revanche le PDG du groupe ne put s’empêcher de rire, réalisant que Zhou, en véritable artiste, avait subdivisé son année aux frais de la princesse en 4 saisons de triche aux sensations si différentes. Pourtant ce programme exécuté avec un tel sérieux, l’avait enfermé dans la solitude monacale. Enfin, ils devaient l’admettre, leur système commercial avait été détourné à la base : ils redécouvraient la vérité primordiale de la maxime antique : « en haut, la stratégie de l’ordre imposé, en bas celle du désordre anarchiste » ! (shàng yǒu zhèng cè xià yǒu duì cè, 上有政策下有对策).

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