Depuis le Printemps de Pékin en 1989, sous l’angle des libertés, le PCC n’a pas fait marche arrière, au contraire. Le 3 juin 2014, le pouvoir réaffirmait la justesse de son action d’alors, au nom du « chemin du socialisme aux caractéristiques chinoises, conforme aux aspirations de tout le peuple chinois »…
Dans les écoles, dans la presse, ordre fut donné de ne plus évoquer le Printemps de Pékin, ce moment dans l’histoire où la rue avait osé revendiquer un dialogue avec le pouvoir.
Aujourd’hui même, lors du 25ème anniversaire, 100.000 indicateurs dans les rues sont en quête de tout agissement suspect. Tout tuyau se paie 2¥, et les « bons informateurs » touchent un fixe de 200¥. Cette campagne d’un vieux genre est aussi là pour protéger contre le terrorisme ouighour, très actif ces derniers mois. Mais pour sûr, le fantôme de Tian An Men reste en filigrane. Dans les grandes villes, les grandes manœuvres sont le symptôme freudien de la faute à cacher : tuer dans l’œuf toute velléité de souvenir.
Des militaires en tenue de combat et en casques sillonnent en jeep les artères de la capitale. Tout voyageur est fouillé à l’entrée du métro, et 5 hélicoptères tournoient sur la ville. Sur toute la presse, la censure est en allerte rouge – il serait impensable d’y trouver la moindre allusion à cet anniversaire. L’internet est expurgé en permanence par des dizaines de milliers de censeurs amateurs, qu’on ap-pelle les 五毛 « 5 maos », d’après le montant qu’ils touchent par poste effacé—le mao valant 10 centimes de yuan, soit 0,06 euros par acte.
La dernière attaque du pouvoir contre la toile se trouve dirigée contre le réseau social WeChat, qui compte 396 millions d’usagers actifs (presque un Chinois sur trois), via lequel on peut trop facilement organiser des rencontres clandestines, pas au goût du Parti…Google aussi, le groupe mal aimé par la Chine, ne fonctionne plus depuis le 29/05.
Une cinquantaine de personnes ont été arrêtées, avocats, journalistes, activistes et mères d’étudiants tués la nuit du « liu si » (六四, 4 juin) – mis en quarantaine pour leur éviter de manifester. Ils sont sans doute bien plus, en comptant ceux dont la disparition n’a pas encore été remarquée. La plupart ont été « invités » à quitter la capitale, et pourront y retourner une fois passée la date critique.
Un indicateur du degré réel de souvenir de ces événements tragiques, est Hong Kong, enclave de liberté aux portes de la Chine. Chaque 4 juin, les habitants se rassemblent au Parc Victoria avec bougies, autour d’une copie de la « Statue de la Liberté » que les étudiants en art de Pékin avaient créée à l’époque Place Tian An Men. L’an dernier, ils étaient 150.000, cette année, 180.000 (cf photo), un record historique avec une participation (en hausse également record) de jeunes concitoyens venus de l’autre bord de la frontière sous prétexte de tourisme.
Fait notable, ces commémorations, tout au long des années 1990 et 2000, stagnaient à une participation de quelques dizaines de milliers, avant de rebondir autour de 150.000 et plus, depuis 2009. Cette date coïn-cide avec la fin de la lune de miel en-tre Hong Kong et Pékin, et la crispation sur les élections libres promises à Hong Kong pour 2017, mais pas encore octroyées. En ce sens, la nuit de veille du Parc Victoria, milite pour le souvenir d’un moment démocratique du passé pékinois, mais aussi pour l’avenir immédiat du « rocher ».
« Ce qui choque, ose témoigner un étudiant pékinois, c’est que de toute notre vie, personne dans notre entourage ne nous a jamais parlé de ce dra-me – ni nos professeurs, ni l’Etat, ni même nos parents, qui étaient pourtant Place Tian An Men, à l’âge que nous avons maintenant. C’est comme si le pays entier était devenu amnésique. Un jour ou l’autre, il faudra quand même regarder notre histoire en face ! »
Sommaire N° 23