Diplomatie : Chine et Birmanie : « Je te tiens, tu me tiens par la barbichette »

Le 21/01, au retour de Birmanie de Fu Ying, la vice-ministre des Affaires étrangères, le chef de projet à la CNPC Gao Jianguo déclara que l’oléoduc Kyaukpyu-Ruili (Yunnan) ouvrirait fin mai « si tout allait bien » : c’était un bon résumé de la relation compliquée entre ces deux pays ! Cet ouvrage ambitieux techniquement très difficile, et au coût de 2,5 milliards $ pour 1100 km, acheminera 12 milliards de m3 de GNL, du champ de Shwe vers la Chine. Puis en 2014, 22 millions de tonnes d’or noir du Moyen-Orient – 7% des imports chinois de 2012 (271 millions de tonnes). Son principal intérêt est d’éviter le détroit de Malacca, avec ses pirates, et le risque de blocus par la flotte américaine. Ce sera donc un pas vers la sécurisation des imports chinois d’hydrocarbure, un souci stratégique.

Hélas, ce scenario est compromis par l’actuel retour du balancier birman vers la démocratie (avec Aung San Suu Kyi), accompagné d’un refroidissement avec la Chine. Sous ces tumultueux remous, dès 2012, le projet de barrage à Myitsone, par China Power Invest est remisé sine die – tant pis pour ses 3,6 milliards de $ investissement et les 30.000 millions de kW/h/an promis ! Ailleurs, le projet de mine de cuivre de Monywa (JV entre le groupe chinois Wanbao et la junte – un des 10 plus gros gisements du monde), suscite des émeutes et son avenir est tout sauf acquis.

Comme si ces incertitudes ne suffisaient pas, un autre souci s’élève avec la guerre civile rampante depuis des décennies entre l’Etat et diverses régions, la Kachin Independence Army (KIA), ou les Wa, (armée de 30.000 hommes, parmi les mieux équipés au monde pour une armée non nationale). Or ce mois-ci, la junte tente de casser la KIA, et bombarde son QG de Laiza, frontalier de la Chine. Des obus atterrissant sur son sol, et des populations civiles affolées s’y réfugiant, Pékin proteste et masse des troupes « pour étudier la situation ». En même temps, l’armée de Wa vient de prendre livraison de véhicules chinois de transports de troupe. En 2012, c’étaient des bazookas, des lots d’armes et des munitions – certains venus d’Ukraine via la Chine. Payées par l’héroïne du Triangle d’or, ces fournitures viennent du marché gris chinois. Pékin ferme les yeux – commerce qui ne peut qu’irriter Naypyidaw.

Selon les experts, Pékin voudrait avertir la Birmanie de ne pas aller trop vers les USA – car la dérive hors de l’influence chinoise s’accompagne d’un inquiétant « flirt » avec le gouvernement de B. Obama… Mais il y a pour autant des limites à ne pas franchir, afin de ne pas compromettre ses intérêts dans le pays, immenses et fragiles, parce que très récents (14 milliards de $, dont 13 milliards de $ depuis 2009). Ainsi, le 19/01, le Général Président Thein Sein, suggéra à Fu Ying d’« augmenter son effort d’aide au développement » – une proposition pour le moins osée, dans le contexte actuel. Mais elle décrit bien la subtilité du jeu auquel se livrent Birmanie et Chine : opportuniste, libre, et très prudent, vu les risques qu’impliquerait pour les deux joueurs tout tournant violent.

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  1. Jean

    Eric Meyer, le grand maître du décodage analyse avec justesse la partie d’échecs qui se déroule entre la Chine et les Etats-Unis, sur fond sonore d’explosions dans le nord de la Birmanie et la valse des bottes, amortie par les épais tapis du salon ovale de la Maison Blanche.

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