Petit Peuple : Shidao – Un radeau de la méduse, version chinoise – 2ème partie

Lurong 2862Le 27 décembre 2010 à Shidao ( Shandong), le Lurong 2862, 33m de longueur, embarquait pour le Pacifique Sud, pour deux ans de pêche au calamar, sous les ordres du capitaine Li Chengguang. Après six mois, une mutinerie éclatait : deux gangs, du Dongbei et de Mongolie, forçèrent le retour au pays, tandis qu’une série d’assassinats débutait. 

Durant 5 semaines, ils poursuivirent leur route dans cette ambiance détestable. Jusqu’à cette nuit du 20 juillet 2011, au large de Hawaï, où un marin découvrit des traces de sabotage: une perte de gasoil suite à un déversement criminel en mer. 
La riposte de Liu, le chef pirate, fut immédiate. C’était le prétexte idéal qu’il attendait pour liquider les proches du capitaine Li. En plein sommeil, six gars furent égorgés et balancés à l’onde, dont Wang Yongbo, le bosco. Le lendemain, ce fut au tour de Wu Guozhi, le beau-frère de Li, poignardé et passé par-dessus bord. Suivi de Wen Dou, le chef mécano suspect.

Profitant de la confusion, quatre marins s’étaient bricolé un radeau de planches et de bouées de sauvetage. Hélas pour eux, alors qu’ils tentaient frénétiquement de ramer avec leurs bras, les courants les repoussèrent contre le navire, où les bandits les attendaient avec des rires sardoniques. Plutôt que de subir une fin inique, trois d’entre eux préférèrent nager vers leur destin. Seul Song Guochun remonta : troussé tel un dindon, lesté d’une gueuse, il fut replongé en mer où il s’enfonça, hurlant en vain… 

Mais ces meurtres, œuvre du gang du Dongbei, étaient trop pour Ji et sa bande mongole, qui commença à se désolidariser – ce que les nordestins supérieurs en nombre, ne pouvaient laisser faire. Aussi le 23 juillet, à 1000 milles des côtes du Japon, les Mongols furent un à un entourés, garrotés, tués. Dans ces derniers crimes, Li, le capitaine, était désormais second couteau. Ayant perdu tout solidarité humaine, pour sauver sa peau, il était devenu docile comme un toutou. 

Le 25 juillet, au large de la Corée du Nord, le second mécano, Wang Yanlong, disparut, et une voie d’eau se déclara en salle des machines. A ce qu’il faut supposer, il s’était jeté en mer, après avoir ouvert une vanne. Suite à quoi Liu, le chef pirate, n’eut d’autre solution que de remettre en état la radio pour lancer un SOS. 

Dès lors, les événements se succédèrent en accéléré. En 30 minutes, un avion nippon apparut en reconnaissance, bientôt suivi d’un aviso. Les garde-côtes passèrent à bord, trouvèrent la vanne, la refermèrent, écartant le risque de naufrage. Cependant durant l’inspection éclair, cent détails glauques d’un drame récent à bord, leur sautèrent aux yeux : des traces noirâtres de sang, un capitaine muet comme une carpe, la panique dans les yeux, et surtout un équipage fantôme réduit à un tiers. 
Aussi, quoique les rapports entre administrations chinoise et japonaise soient médiocres dès cette époque, la solidarité maritime prévalut : les garde-côtes japonais avertirent alors leurs collègues chinois. 

A l’administration continentale, sachant qu’elle aurait un navire à tracter, voire à subjuguer, il fallut 4 jours pour dépêcher sur place la vedette n°118 des garde-pêches, puis 15 autres pour rapatrier l’épave. Le 12 août, le Lurong 2682 faisait sa piteuse entrée à Shidao son port d’attache. Par rapport à la fête de 9 mois plus tôt, le contraste était vif : il fut accueilli dans un silence de mort, et sans aucune joyeuse volée de pétards pour lui souhaiter une bonne chance, décidément absente. Il faut dire que sur les 33 hommes du départ, il n’en restait que 11 !
La lenteur de l’instruction du procès qui s’ensuivit (20 mois), exprime mieux que tout la honte générale. C’est que tous les survivants avaient du sang sur les mains. Tel avait été l’effroyable compromis, le gage donné aux truands qu’on était « de leur bord », l’acceptation de tuer ceux qui le refusaient, pour obtenir sa propre survie.

À Weihai, ville voisine, le procès s’ouvrit en février 2013, et le verdict tomba le 20 juillet 2013 :
5 peines capitales, dont celle du capitaine Li, pour avoir poignardé 6 de ses hommes. Deux gars écopèrent de 6 et 4 ans pour n’avoir tué « qu’une fois » (le pauvre Song, noyé). 

L’avocat de la défense ne fut pas écouté. C’était pourtant lui, selon la presse locale, qui approchait le plus la vérité, en affirmant que dans cette affaire, le plus grand coupable était Xinfa, l’armateur, en dotant les hommes de paies misérables, de contrats non réglementaires et en les privant d’assurances-accidents. De ces loups de mer, il avait fait des loups pour l’homme. Pour l’homme de loi, à bord, tout le monde avait été victime, pour avoir trop tenté, selon l’adage bouddhiste, de « sauver sa vie, dans un monde de souffrance »
(苦海余生, kǔhǎi yú shēng).

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  1. Jean

    Voilà une histoire de marins qui ne se termine pas en queue de poisson. Comme le récit le démontre, l’homme est un loup (de mer) pour l’homme.

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