A Shenyang (Liaoning), Zhao Xiyong avait toujours mené une vie hors du besoin, à la tête de sa société familiale, qui lui permettait de voyager à travers le pays, de séminaire en colloque, fréquentant ainsi une joyeuse faune de cadres et autres patrons. Une seule ombre ternissait son existence : ce concours d’entrée au Conseil d’Etat qu’il avait raté en 2004, à 49 ans.
Pourtant il en était sûr, il avait toutes les qualités requises pour être chercheur à la NDRC, l’institution chef d’orchestre de l’économie nationale… Aussi de cet échec, il avait gardé une pincée d’amertume. Or, voilà pas que cinq ans plus tard, se produisit le miracle.
À un colloque à Shenyang, Zhao découvrit qu’il avait été inscrit, par erreur, comme chercheur… au Conseil d’Etat. Dans la foulée, il goûta aux honneurs liés à ce rang qu’il usurpait : une suite réservée dans un palace, une place au 1er rang du colloque dont il fut prié de prononcer le discours d’ouverture… Ce qui le frappa le plus, fut le changement palpable dans l’attitude des autres : de froids ou hautains ils se firent instantanément déférents, serviles -avec parfois des éclairs de jalousie dans le regard. Aussi pourra-t-on comprendre que dans ces conditions, renoncer à cette identité, apparaisse au-delà des forces du pauvre Zhao. Il ne pouvait plus se dépouiller de cette tenue de roi qu’on lui avait passée par erreur, le rêve de sa vie. Pour se justifier de sa fraude (car cette erreur de secrétariat au départ, en devenait une désormais), notre patron-consul-tant se promit de saisir cette chance de jouer le fonctionnaire, « mieux que les autres ».
Mais à Shenyang où il était connu, impossible de faire avaler son imposture. En un semestre, il prépara sa peau neuve : en 2010, il partit rejoindre son nouveau poste comme « docteur en économie, chercheur à la NDRC, détaché au comité des projets d’investissements » de Loudi (Hunan), 3000km plus au sud. On trouvera peut-être aberrant que cette mairie l’ait nommé en une instance si stratégique sans rien vérifier. Mais pour cette ville plutôt pauvre, obtenir le détachement d’un expert national, c’était une aubaine, et surtout gratuit, car il ne réclamait aucun salaire, « touchant sa solde », comme il disait.
Durant deux ans, de la sorte, il travailla. Il visita 6 provinces, assista à bien des inaugurations, prononça des centaines de discours. En 2012, il s’adjugea une mirifique promotion au rang d’« inspecteur vice-ministériel »–c’était juste pour la forme, pour éviter que les collègues ne s’étonnent qu’un tel élément n’ait pas d’avancement. A Yuxi (Yunnan) avec 89 autres chercheurs, il partit inspecter des villages et projets d’irrigation : ce fut son apogée. Quelle magnifique occasion de « mener tout ce monde en bateau » (mán tiān guò hǎi, 瞒天过海) !
Depuis longtemps pourtant, chaque nuit au fond de son lit, une main de glace lui broyait le cœur. Pas par peur de se faire prendre (à la limite, c’est ce qu’il eût souhaité) mais par remords découvrant la vanité de son entreprise. Car pour améliorer les vies de ces braves gens, il ne faisait rien, que des mots creux sans résultat. C’est d’ailleurs pourquoi en tous temps, il faisait le modeste : pour se rendre moins odieuse à lui-même son usurpation et absence de valeur intrinsèque.
Aussi n’y tenant plus, à Kunming, en novembre 2012, il lâcha sciemment la grenade qui dynamiterait sa position : pour la ville, déclara-t-il, Pékin préparait une zone économique spéciale dotée de moult avantages fiscaux. C’était le scoop en milliards de dollars ! Cadres et journalistes foncèrent à leurs téléphones, pour vérifier au Conseil d’Etat. Comme celles de la justice, les meules de ce dernier tournent lentement, mais inexorables : le 08/03, après quatre mois, sa supercherie était révélée au grand jour.
Zhao fut arrêté deux semaines plus tard, chez lui où il attendait, après avoir réservé les services d’un avocat. Mais pour l’Etat, le dévoilement de l’escroc ne fait qu’ouvrir et non conclure l’affaire, et son embarras croît de jour en jour. En effet durant tout son office, Zhao n’a pas empoché un seul « fen », ni profité de la moindre largesse publique – toutes ses « victimes » sont là pour en témoigner. L’une d’elle déplore même la perte pour la Chine, « d’un homme de cette qualité, ayant gaspillé ses talents sur le mauvais chemin ».
En fait, Zhao s’est profilé, durant ses trois ans de cavale, comme l’archétype du cadre intègre, humble et frugal que tente de promouvoir Xi Jinping : « libérez-le ! », réclament les bloggeurs sur la toile. Le procès est ouvert.
Sommaire N° 15