Las de son infécondité, ce couple cantonais millionnaire décida en 2010 de se passer de l’avis de Dame Nature. Il alla voir un institut de natalité de Hong Kong, qui lui fit suivre un traitement préparatoire. Jusque là, rien d’extraordinaire, mais l’étape suivante donna à cette aventure un ton un peu terrifiant.
Pour ne rien laisser au hasard, les candidats-parents recrutèrent deux mères porteuses. Les trois femmes reçurent ensemble les ovocytes de Madame, fécondés in vitro de la semence de Monsieur.
Quelques mois plus tard, quelle ne fut la surprise générale ! En la luxueuse clinique sur le Rocher, avec régularité de métronome, les trois se mirent à accoucher qui de jumeaux, qui de triplés, faisant du couple les heureux parents d’une portée de quatre gars et quatre filles.
Hélas, les témoins se font rares sur l’affaire : fruit des enveloppes distribuées pour rester en dehors du champ de vision du radar de la presse. Qu’on se borne à savoir que l’aventure a coûté à nos héros un million de ¥uans de services obstétriques, sans compter les 11 A-yi recrutées (une par nourrisson, deux préposées à l’hygiène, une à la nutrition).
L’affaire finit malgré tout par faire désordre. Il y eut les poussettes quittant par deux la villa de Panyu (faubourg chic de la métropole méridionale) pour la promenade matinale. Il y eut l’inénarrable enregistrement au Bureau des naissances, les mines ahuries des employés voyant débarquer la pouponnière. Des appels affolés furent lancés à Pékin, sans obtenir de réponse adaptée à ce cas inouï. A tout hasard, les cadres imposèrent le septuple de l’amende pour naissance hors-plan – fortune dont le mari s’acquitta sans sourciller, par liasses de billets roses tirés d’une sacoche par son factotum.
En fin de comptes, la plus empressée à vendre la mèche fut l’agence nataliste ayant fourni les mères porteuses.
Face aux parents voulant acheter son silence, elle fut incorruptible – par intérêt. Sur son site internet (daiyunguke.com), nul bakchich n’arrivait à la cheville de la photo des 8 poupons repus, étalés dans leurs berceaux impeccables. Comme promesse de fécondité, c’était imbattable.
À travers l’empire du Milieu, la nouvelle causa un KO émotionnel généralisé. « Contraste trop grand », résuma à la TV le speaker Bai Yansong. Violant la règle d’un enfant par couple imposée au Pékin moyen, ces richards venaient d’en faire « 8 d’un coup ». Or, en tous les esprits phosphorait en filigrane de la loi socialiste, celle confucéenne qui dit à peu près l’inverse : bùxiào yǒu sān wúhòu wéidà (不孝有三无后为大), « des trois manières d’offenser ses parents, la pire est de les laisser sans héritiers » (Mencius).
La police, de son côté, enquête et n’agit pas.
Pour une raison simple, quoique décevante : sauf imprévu, l’affaire est légale et le couple irréprochable. L’octomère avait passé assez d’années en Australie pour en acquérir le passeport. Et si la loi de 2001 interdit la fertilisation assistée « à fin de détourner le contrôle des naissances », elle ne dit rien si l’in vitro et l’accouchement se passent à l’étranger. L’agence elle-même lave plus blanc que blanc, s’étant bornée à faciliter les contacts, ce qui est légal en RP de Chine. Elle se vante même, avec une pointe d’esprit goguenard, d’avoir fait signer 600 contrats entre mères porteuses et familles en attente, en 2011.
Les implications font froid dans le dos, pas seulement en Chine. Les démographes craignent que la pratique n’aille viser les milieux défavorisés. Mais c’est le contraire qui advient, dit cette étude universitaire : les locataires d’utérus veulent des filles belles, à succès et diplômées. On devine le projet : lancer leur classe riche dans une reproduction eugéniste, génétiquement améliorée.
On voit aussi poindre une médecine sauvage offrant des coeurs d’origine suspecte, des injections de cellules souches non validées – dangereuses – mais pouvant recréer peau, cartilages, nerfs et tout autre organe. Ni licence médicale, ni liste d’attente mais des liasses de dollars.
Si les nations n’y prennent garde, la Chine peut se muer en paradis d’un tourisme chirurgical non recommandable. Mais face à la mort, quelle morale agit encore ? « Riches malades du monde entier, unissez-vous ! »
Sommaire N° 9