Editorial : Vague à l’âme et Mao-nostalgia

Cette semaine voit s’ouvrir la session de l’Assemblée Nationale Populaire (ANP), aux 3000 édiles rassemblés pour entendre les leaders rendre leurs comptes. On verra, dans ce même numéro, le cadre et l’agenda de ce rituel annuel. Ici, nous voudrions évoquer l’atmosphère complexe de la Chine à ce moment, tissée d’examen de conscience et de nostalgie d’un passé rouge rétrospectivement vécu comme paradisiaque et palpitant.

Fin février, on vit la presse, Xinhua en tête, faire l’apologie de Deng Xiaoping en son mémorable voyage de janvier 1992 dans le Sud, appelant à la reprise des réformes. C’est le point d’orgue d’une campagne de la fraction réformatrice pour relancer la cure de jouvence du système, en panne depuis des décennies. L’enjeu invoqué est de briser la courbe d’enrichissement de la côte sur l’intérieur, des villes sur les campagnes, des possédants (proches du Parti) sur les nouveaux pauvres.

Cette vague est contrée par une autre, prônant le retour aux vertus révolutionnaires. Chef national de la propagande, Li Changchun veut redynamiser le tourisme rouge vers les lieux saints de la période clandestine du Parti, tels Jinggangshan (Jiangxi), qu’il inspectait le 28/02. De même sont lancés (27/02), 9 programmes de promotion de l’esprit de Lei Feng, soldat communiste mort à 22 ans «au service du peuple», fêté tous les 5 mars. Est-ce seulement pour plaire aux vieux leaders ?   Pas si sûr : la Mao-nostalgia croît dans les chaumières, et pas chez les seuls humbles peu éduqués. Avec sa campagne néo-maoïste lancée il y a deux ans à Chongqing, Bo Xilai fait évidemment vibrer une corde émotionnelle forte.

L’engouement peut surprendre. Après tout, en sa campagne rouge comme en celle anti-triades, Bo peut être soupçonné d’avoir agi moins par conviction personnelle que pour assurer sa place au Comité Permanent sous Xi Jinping, en se forgeant un pedigree rouge impeccable.  Mais après 30 ans d’import massif de techniques et de modes de vie de l’Ouest  la génération des « quinqua » ne voit pas tant le bien-être gagné que le prix à payer : pollution, corruption, stress.

Le 29/01, la mésaventure d’un migrant de Chongqing, se réveillant à Dongguan privé d’un rein, a choqué -même si le malheureux s’est ensuite rappelé l’avoir vendu moyennant 20.000¥. Mais 20 ans en arrière, l’entourloupe n’aurait pas eu lieu et laisse un arrière-goût amer, de l’homme devenu «un loup pour l’homme », amputé de valeurs ringardes mais rassurantes.  

Vient s’ajouter ici l’intuition que ce modèle occidental, gaspilleur de ressources dont la Chine est dépourvue, ne tient pas la route. Le Chinois vit l’angoisse du lendemain. Savoir par exemple si ces dizaines de millions de logements dont ils sont propriétaires (où plutôt la banque, jusqu’à remboursement du prêt), ne vont pas voir leur marché s’effondrer, et avec eux, leur bas de laine-retraite.

Dans l’opinion chinoise, toute cette fièvre vient nourrir le souhait d’un « léger retour en arrière », selon une universitaire. Désir confus, perçu « 5/5 » par les franges conservatrices de l’appareil, et qui pourrait profondément inspirer le programme à venir de Xi Jinping.

Ajoutons à ce cocktail un dernier élément : la profession de foi de Zhao Qizheng, porte-parole de la CCPPC (Conférence consultative politique du peuple chinois) qui ouvrait ses portes le 3 mars au Grand Palais du Peuple à Pékin : « la Chine n’a pas l’intention de dupliquer les systèmes politiques de l’étranger ».

Autrement dit, la démocratie à l’européenne ne convient pas à une Chine 30 fois plus grande qu’un pays moyen de l’Europe.

Même si son propre système ne convient plus, perclus de rigidité et de vieux problèmes non résolus, le peuple chinois est condamné à poursuivre son éternel examen de conscience, et chercher sa voie seul, sans copier les autres…

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