Le 23/01, He Lisheng, homme d’affaires de Nankin, était en vacances aux USA en famille. Aux amis, il prépara des voeux de bonne année du Dragon, comme ils n’en avaient jamais vu. Sur internet, sa vidéo fit un tel choc qu’elle fut visitée par des millions, tandis qu’il s’imposait en Chine sous le surnom totémique de « papa-aigle ».
Le film était en extérieur, par -13°C, sous la neige de New York. En petit caleçon et baskets, Yide, son garçon de 4 ans, trottinait derrière lui (en survêt), pleurnichant, grelottant, bleu de froid, implorant d’arrêter… La scène durait 2 interminables minutes.
Yide souffre de légère paralysie cérébrale, séquelle de naissance prématurée. Pour prévenir un rachitisme intellectuel, son père fort de son diplôme de pédagogie et de 7 ans d’enseignement, a conçu un entraînement extrême, jogging, natation, randonnées. Il en est très fier : « l’aigle ne prépare pas son aiglon autrement. Il le colle au bord du gouffre, le pousse à coups de bec, le force à dépasser ses limites, et ses attentes sur lui-même ».
He Lisheng n’est pas seul à prôner cette école à la dure, vieille tradition chinoise. Il y a encore la « mère-tigresse », universitaire comme lui.
Prof de Droit à Yale, Amy Chua (cf photo) impose à ses deux filles une longue liste d’interdictions : ni sorties, ni notes en dessous de «A» (20/20) sous peine d’infinis pensums de maths. Ni option théâtre à l’école, ni TV, ni jeu d’ordinateur, ni guitare – mais violon et piano (obligatoires). Amy n’a nul souci à rabaisser ses filles en public : « pourriture » « boudin ». C’est pour leur rendre service. Commodément, elle se réclame de Confucius : les enfants doivent tout aux parents, leur obéir et leur donner de la face.
Idem à Hong Kong, Xiao Baiyou, promoteur immobilier, s’est imposé « papa-loup». En son théâtre imaginaire, il se voit tantôt en cette bête carnassière, tantôt en Général d’une armée antique de 3 mômes, qu’il plie à sa discipline grâce à sa canne, parfaite, car elle fait très mal, sans briser les os. Alléguant qu’« avant 18 ans, les enfants sont comme des bêtes, incapables de distinguer le bien du mal », il leur interdit tout : amis, argent de poche («inutiles»), clim’ par 40° à l’ombre («ça les endurcit»). Xiao aime qu’on le traite de loup : pour lui, l’animal a l’air féroce, mais est en fait sage et tendre avec sa progéniture. En somme, conclut-il, « ma brutalité est toute par amour ». Ben voyons !
Parmi les 3 parents de proie, seul He, l’aigle, n’a pas écrit de livre qui vante ses méthodes. Mal lui en prend, car les ouvrages des autres sont des Best-sellers, fort prisés dans cette société où l’autoritarisme reste une valeur profondément enracinée.
Ils provoquent malgré tout de vives protestations. Aux USA certes, où au lieu du «père fouettard», pour effrayer les enfants pas sages, on menace « d’appeler Amy Chua». En Chine, Lu Qin, écrivaine des ados croit que ces tortures ne servent qu’à nourrir le besoin de compensation de leurs auteurs, tout en avertissant du haut risque qu’ils prennent à l’avenir : cavale, foyer ruiné, voire parenticide de la main de l’enfant vengeur. D’autres pédiatres, tel Zhu Zonghan, montent au créneau pour relever l’absence de toute preuve scientifique des bienfaits supposés de la course tout nu pour le développement du QI. Ce que corrobore Xu Pengfei, son collègue médecin pékinois, qui relève l’absence de lien biologique entre gymnastique et croissance des neurones.
Mais c’est de Nankin, ville natale de He Lisheng, que jaillit la flèche du Parthe contre le papa aigle bourreau. Zhu Qiang, professeur à l’Université Normale établit qu’assimiler le bizutage à « l’essence de l’éducation traditionnelle chinoise » est une contre-vérité, et que la Chine antique elle- aussi, a su pratiquer le respect des droits des enfants.
Ce qui n’empêche He Lisheng de persister, et de rappeler le proverbe 不打不成才 bù dǎ bù chéng cái), «c’est par les fessées que rentre le talent», pour conclure, sûr de son fait, que « l’Histoire (lui) donnera raison ».
Peut-être, peut-être pas. En tout cas, cette histoire est là pour illustrer les nouveaux parents chinois, qui prennent le contrepied des mamans-gâteaux de naguère, des papas qui passaient tout à leurs petits tyrans. Et comme le dit pertinemment une lectrice, les deux forment le recto et le verso de la parentalité chinoise de demain. Tous les deux en plein dans l’excessif – en quête inquiète de l’âme chinoise.
Photo : Amy Chua et ses filles
Sommaire N° 8