Petit Peuple : Chengdu – Feng Li mannequin, bâton de circulation en main

À 29 ans, Feng Li est « la plus belle du monde » (juédài jiārén—绝代佳人), jalousée des filles, faisant chavirer les regards des garçons.

À Chengdu (Sichuan), en 1995, elle monte dès l’âge de 12 ans sur le catwalk. Dans le taxi du retour, sa mère éberluée recompte les billets du cachet – une à deux semaines de son propre salaire. Puis s’empilent les autres invitations. Désormais au centre de l’attention, Feng Li vit sa vie comme un conte de fée – et s’y habitue.

A 18 ans en fac, elle suit une formation de présentatrice télé – le métier dont elle rêve. En seconde année, une publicité lui rapporte pas moins de 20.000 ¥. Avec quand même un peu honte face aux copines, elle s’offre des nippes qui engloutiraient chacune leur budget d’un mois.

En 2004, son diplôme en poche, elle passe mannequin. Régulièrement appelée à Pékin et Shanghai, elle est membre du jury national du concours du New Silk Model Contest. En 2008, à 25 ans, elle gagne 50.000¥ par mois (20 fois la moyenne du pays). Et c’est à ce moment là qu’elle choisit de s’arracher à ce monde de paillettes, et de disparaître.

En effet, 15 jours après le terrible séisme du 12 mai 2008, elle se rendit avec d’autres célébrités et la télé à Dujiangyan, en bus climatisé. D’abord choquée par le désastre, les réfugiés qui campent hors de leurs murs lézardés, Feng Li vit un policier hirsute, puiser l’eau du ruisseau pour se shampooiner d’un bout de savon. Quand il s’est vu observé par tout ce beau linge, il exprima son embarras.

Mais il n’était pas le seul ! La mannequin sentait la honte lui monter aux joues… Tout à coup, son monde s’écroulait, vaniteux et superficiel. Cet homme-là, c’en était un vrai, qui au lieu de se sauver, était resté là à sauver les autres, sans pleurnicher sur son petit confort… Et soudain atterrit en elle l’idée rédemptrice sans objection possible : le seul costume qui la ferait belle dorénavant – de la seule beauté dont elle veuille encore – ce serait celui-là – l’uniforme de policière.

Fengli NouvelleEt elle n’en démordit pas. Même son mariage, 6 mois plus tard, ne la guérit pas de sa lubie. Feng Li s’est inscrite au concours national de la sécurité publique. Après un mois de bachotage fiévreux, elle passe l’écrit, l’oral, et arrive 58ème pour 75 places, sur 4000 candidats : résultat formidable, pour un des jobs les plus prestigieux et courus du pays. Et voilà comment quatre ans après, à 29 ans, notre belle, entre temps mère d’une fillette de 2 ans, fait la circulation sur Chengdu pour 4000¥ par mois.

Fait bizarre : portant à peine l’uniforme, quittant ses manières charmeuses, notre héroïne s’est mise à « mordre » tous contrevenants et collègues – méritant même, par revanche, le sobriquet de Feng-petite féroce ( 冯小猛 Féng Xiǎoměng).

Il y a donc en fait deux Feng Li : la souriante fleur coupée d’avant, et l’impitoyable flic d’après. C’est là son secret : de femme-objet, qui dépendait de son statut de sex-symbol pour vivre, elle se fit femme-sujet, actrice de sa vie, se réappropriant son corps et son image. Et comme chez les ex-alcooliques, sa vulnérabilité est dans son passé. Pour ne pas rechuter, Feng Li doit couper court, rejeter la complicité cachée dans l’hommage du regard mâle. Avec son 1m78 et ses 55kg, elle est sacrée par les internautes, photos à l’appui, « plus belle policière de l’empire du milieu ». Elle a donc résolu, suivant le Tao, d’« étouffer le désir pour réaliser son karma» (摈欲绝缘- bìnyù juéyuán).

A vrai dire, Feng Li n’a pas le choix : sa dureté est l’instrument de sa refondation, lui permettant de faire sauter les barreaux de la prison où l’enfermaient les regards des hommes. Jusqu’à ce que s’estompe sa beauté avec sa jeunesse, lui permettant enfin d’arborer à nouveau sa gentillesse foncière, au soulagement général !

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