La classe politique a trois mois pour faire ses choix, aussi lourds et complexes que les chaleurs torrides de la saison.
Elle va devoir présenter au XVIII. Congrès d’octobre les 9 futurs leaders suprêmes d’ici 2017, ainsi que des solutions à l’instabilité sociale, à la corruption galopante, aux dérapages écologiques abhorrés de tous (voir l’affaire de Shifang, p2). Peut-être le plus dur, elle devra fixer à l’intention des cadres de base un mot d’ordre cohérent de gestion des tensions, ce qui signifie trancher le nœud gordien entre deux visions du monde incompatibles :
– Celle des conservateurs historiques implantés en 2003 par Jiang Zemin au Comité Permanent de son successeur Hu Jintao, toujours dominants 10 ans plus tard (Jia Qinglin , Li Changchun, Zhou Yongkang…). Ils s’appliquent à ne jamais transiger sur le monopole de pouvoir, ni communiquer, mais gouverner seuls au nom de la croissance, quitte à museler la divergence par la force.
– Celle d’une Li Yuanchao, patronne du Département de l’Organisation (proche de Hu) qui prône une «meilleure identification du mécontentement avant qu’il n’explose […], l’approfondissement de la réforme des cadres […] par la sélection démocratique des candidats, la transparence, la concurrence ». Ce clan est celui issu de la Ligue de la Jeunesse (Tuanpai), que Hu dirigea en début de carrière.
Ces camps s’opposent aussi sur l’objectif : pour les uns, le maintien par tous les moyens du rôle directeur du Parti ; et pour les autres, l’avancée vers la loi et l’Etat de droit. Au fond, ces leaders ne s’accordent que sur un point: la sensation que la Chine est à un tournant, et que les règles du jeu passé ne la portent plus – ni politiquement (sous l’angle de la répartition du PIB) ni économiquement (sous celui de la priorité absolue jusqu’à présent aux grands consortiums d’Etat).
Le procès de Bo Xilai se prépare, ex- « Roi » de Chongqing et ex-leader du clan des « Petits princes ». Sa chute en mars a profondément troublé la société, par l’i-mage d’un groupe de cadres au-dessus des lois, enrichis à milliards à force de fraude et pouvant même torturer et tuer impunément. L’Etat aussi est divisé, devant choisir entre son image et ses solidarités entre grandes familles (un des principes absolus du régime).
Par exemple, Zhou Yongkang, quoique notoirement impliqué, se permet de charger indirectement Bo, son ex-allié, en plaidant (dans un discours reproduit dans la presse) contre l’usage de la torture : ce qui semble indiquer un vote, un consensus pour limiter au maximum le nombre des inculpés. Le dilemme, ici, est de pratiquer un grand nettoyage (comme prétend le faire ces mois-ci Wang Yang, à Canton), mais aussi, d’éviter d’agiter plus encore la barque malmenée du Parti : donc enterrer le malheureux incident !
Autre énigme du moment : depuis la chute de Bo, Xi Jinping, le successeur pressenti de Hu, se tait et ne voyage plus, à l’inverse de tous les autres leaders. Le 01/07, un média étranger (Bloomberg) publie l’état de sa fortune familiale, 376 millions de $, scoop qui lui a été divulgué de l’intérieur, et qui l’affaiblit. Qui est derrière, et dans quel but ? En principe à ce jour, Xi ne peut perdre sa place de n°1. Mais il pourrait y accéder dans un état de faiblesse qui l’empêche de se lancer dans les réformes fondamentales attendues.
Reste enfin la série d’appels depuis des mois, à la fidélité de l’armée, avertie de s’abstenir de «quitter le Parti, pour se mettre au service de la nation». Selon Peter Mattis, fin analyste, la démarche vient du camp réformateur, et vise à créer, avec cette loyauté des militaires, le socle nécessaire pour imposer les douloureuses réformes, l’abolition du statut de la caste dirigeante au-dessus des lois.
C’est avec de telles armes, par jeu de bandes, que partisans et adversaires de la réforme se battent aujourd’hui. À quatre mois du Congrès, force est de le reconnaître, rien n’est joué—le fléau peut encore retomber de n’importe quel côté. Le pire, recherché par les conservateurs, étant qu’il ne bouge pas du tout, maintenant la glaciation de facto.
Sommaire N° 25-26