Petit Peuple : Chongqing : enragé de charité

Le métier de policier, en Occident, n’a nulle connotation vertueuse -il n’est «ni bien ni mal». En Chine par contre, il s’associe à un curieux vernis de vertu incarnée, de devoir moral envers son prochain. Du Juge Bao médiéval à Lei Feng, le maoïste soldat qui mourut au service du peuple (为人民服, wei renmin fuwu), l’image du policier altruiste a la peau dure, jalousement entretenue par le régime.

C’est ainsi qu’en janvier, la mairie de Chongqing, en pleine fièvre révolutionnaire anachronique, invita ses agents à «soutenir les familles dans le besoin» -que chacun donne son temps, son énergie à un foyer nécessiteux.

Suite à l’annonce publique, on eût pu s’attendre à une sourde oreille générale du corps des gardiens de la loi: gaspiller ses rares loisirs, sa maigre paie en coûteuses «B.A» pour plaire aux chefs n’étant pas un plaisir inné pour tout le monde. Contre toute attente, la campagne reçut le soutien de 33.000 agents, prêts à changer la vie de moins heureux que soi. Parmi ceux-ci Luo Kesheng, chef de la circulation du quartier de Jiulongpo vient de se voir tiré de l’ombre, arraché à l’anonymat par une lettre de remerciement. Signée Feng Lin, lycéenne de 15 ans, elle s’adressait à Bo Xilai, le flamboyant secrétaire du Parti pour la métropole méridionale, faute de pouvoir parler à son sauveur resté obstinément dans l’ombre. La mairie n’eut aucune peine à remonter au discret mécène, et à livrer à la presse son exemple héroïque, pour l’édification des masses.

Quand la campagne fut ouverte, Luo avait déjà toute une longue liste de charité à satisfaire. Il ne s’inscrivit pas moins sur la liste des volontaires, et se vit confier la maison de Feng Lin, à Bafu en banlieue. Il s’y rendit, pour découvrir un tableau digne de Dickens. Le père était mort mi 2009, d’un cancer. Fragile, la mère ne pouvait exercer un emploi constant -quoiqu’elle ait à charge en plus de sa fille, les 2 grands-mères. Elles vivaient à 4 dans un galetas, chantier abandonné à la mort du père, avec 10.000¥ de dettes.

Le policier ouït sans piper mot, puis disparut—crurent-elles-pour toujours. Mais ce fut pour revenir 3 heures plus tard avec une fourgonnette chargée à bloc, un matelas et une couette pour chacune, une bouteille de 2 litres d’huile, une paire de chaussures… A peine ce bric-à-brac déchargé, Luo repartit au pas de course acheter des vitres à fenêtres, des sacs de ciment pour réparer les marches d’accès à la maison.

Courant février, ce Papa Noël en bleu-nuit livra encore des livres, des meubles une lampe, des vivres et de l’argent (dont 500¥ pour aider à l’opération de calculs rénaux de la mère). Après tant de bienfaits, la fête du printemps fut pour Feng Lin la plus belle de sa vie.

Suite au sensationnel «reality-show» reproduit par tous les media de ce géant Landernau, les proches et collègues de Luo purent le redécouvrir sous un aspect inconnu. Depuis 21 ans, en secret, l’agent de 45 ans pratiquait la bonté à toute heure. Même sa femme ignorait qu’au total, il avait gaspillé 60.000¥ de sa paie entre 100 bénéficiaires, de l’asile de vieux aux jeunes leucémiques. Sur le pourquoi de sa vocation de bon samaritain, Luo cite l’antécédent de son père laissé pour mort après avoir été fusillé par les Japonais, mais qui fut secouru par ses voisins, puis épousé par son infirmière, avant de mettre le reste de sa vie à aider toute détresse. Au fils Luo aussi, depuis lors, il n’était infortune qui n’apparaisse un scandale, l’arrachant à son chemin pour prêter assistance.

L’honnêteté nous force à ajouter que histoire vertueuse arrive juste au bon moment pour faire oublier d’autres affaires de policiers, cités ces derniers mois pour des cas de collusion avec la mafia, et d’actes de violence sous l’influence de la boisson. Le proverbe illustrant cette aventure est très chinois, dans sa stricte observance de la vertu anonyme : 大爱无声 dà aì wú shéng « le plus grand amour, garde le silence » !

 

 

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