Petit Peuple : Wenzhou – une moto nommée amour

Eternelle en ce pays, c’est l’histoire du môme laissé aux grands-parents par de jeunes adultes allant gagner leur vie au Zhejiang, région où il y a toujours de l’ouvrage (à condition de fermer les yeux sur la minceur de la paie). C’est à Wenzhou que la jeune mère s’installa, quittant son Qianjiang (Chongqing) natal.

En son nouvel emploi de serveuse dans un boui-boui, Li Chunfeng (29 ans), gagnait 1200¥/mois, dont elle s’ingéniait à réexpédier l’essentiel vers Qianjiang, sans rechigner aux privations extrêmes-elle allait jusqu’à laver à la poudre à lessive ses longues mèches noires de jais: tout cela pour Luo Yunfei, son petit gars de 7 ans, pour qu’il fasse de belles études qui le lanceraient dans une vie meilleure que la leur.

Un dimanche de mai 2009 comme de coutume, elle appela son fils mais cette fois, elle décela un ton d’une froideur inusitée, comme si sa propre image en lui commençait à dériver, se délaver. Elle fit ses comptes: ce-la faisait 5 ans que la famille était au diable vauvert…

Cette nuit là, l’incident vint la hanter sous forme d’un cauchemar. Blessé, allongé, mal protégé d’une pluie battante qui le frappait par la fenêtre ouverte, Yunfei lui tendait des mains qu’un rat aux yeux rouges, en maraude, lui grignotait.

Quand elle l’appela à l’aube, ses mots de détresse ne firent rien pour la rasséréner: il n’en pouvait plus. Si elle ne retournait pas maintenant, c’est lui qui irait la chercher… Ne pouvant retenir ses larmes, elle lui dit qu’elle arrivait !

Elle ficela sur sa moto son ballot, démarra direction la gare. Elle évita de repasser par la cantine, toucher son dernier mois. Li connaissait trop bien le chef, et à s’envoler ainsi telle une hirondelle, elle savait bien que c’était temps et salive perdus que d’exiger son dû.

A la gare, elle dut changer de plan: moto comprise, à 600¥, le billet dépassait son budget. Mais qu’à cela ne tienne, elle irait par la route. L’ imminence de ces retrouvailles lui donnait des ailes, revigorée par l’immense espoir de prendre son destin en main, ayant rompu ses chaînes, forte comme la vie, indomptable.

La liberté se paie comptant : après deux heures, un lumbago lui sciait le dos.

Son 1er vrai problème fut bien plus prosaïque: analphabète, elle ne pouvait lire les panneaux. Les passants à qui elle demandait sa route pour Chongqing l’observèrent d’un oeil tantôt incrédule, tantôt inquiétant: « d’où débarquait-elle, celle-là, et à qui était-elle?». Bonne question. Une fille à personne, c’était une fille à tout le monde… Pas plus sotte qu’une autre, Chunfeng comprit le danger : elle devait se protéger. Parmi ses hardes, il y avait un bleu de travail : elle l’enfila. Rentra ses mèches dans le casque, se résignant aux terribles suées qui la suivraient le reste du voyage. Puis elle affina sa technique pour éviter dragueurs et chauffards, en roulant non stop de minuit à l’aube. Toutes les 6h, elle piquait un somme sur sa selle dans des lieux passants et clairs. La 4ème nuit seulement, épui-sée, elle s’octroya le luxe de 4h de dortoir.

Pour se nourrir, elle traita le problème avec le même mépris: limiter les pauses, elle s’imposa à ne boire qu’un seul litre durant les 6 jours de son odyssée, et en guise de repas, elle mastiqua un chewing-gum, dont le sucre lui coupait l’appétit.

Sa moto était fidèle, mais poussive -lui permettant à peine 400km/jour, au prix d’efforts héroïques. Elle était aussi lourde : à Changsha le 4ème jour, elle lui tomba dessus, lui égratignant le poignet. Li ne put se relever qu’à l’aide d’un badaud, une demi-heure après.

Enfin, au 6ème jour, ce fut l’arrivée en fanfare à l’école de Qianjiang. Après avoir coupé le contact et ôté son casque ruisselant de sueur, Chunfeng entra dans la cour pleine de mômes qui se turent, à l’apparition de la femme en sueur et hirsute : au principal sur le perron, d’une voix de stentor, elle ne cria qu’un mot : « je suis la mère de Luo Yunfei ».

Ebahis, les maîtres furent partagés entre l’envie d’applaudir, d’éclater de rire et de s’indigner. Elle donna à Yunfei son dernier chewing gum- tout ce qui lui restait, comme cadeau, à part elle-même. Puis elle s’effondra en larmes, épuisée, déshydratée sous le contrecoup de son énorme effort : c’était le droit enfin de «déseller le cheval et d’ôter son armure» (鞍不离马,甲不离身ān bù lí mǎ, jiǎ bù lí shēn).

 

 

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