Petit Peuple : Nankin : le boursicoteur taoïste

A Nankin (Jiangsu), Cai Yujiu passe ses journées à vélo, se faufilant dans les embouteillages lesté d’une bonbonne de gaz, vide ou pleine, suivant qu’il effectue l’aller ou le retour de sa tournée. Fait rare dans ce turbin, même quand il revient avec 2h de retard, jamais son patron ne s’avise de le disputer : car chaque matin, Mister Cai se transforme en Dr Jekyll, président d’un fonds boursier, riche de 6 millions de Yuans.

Tout débuta en 1993. Ouvrier de son état, en usine (d’état), Cai savait bien qu’à 39 ans, jamais un gars comme lui ne s’arracherait de la pauvreté par la simple force des bras. Mais à la TV, les nouveaux milliardaires, Li Ka-shing ou Yang Baiwan, le faisaient rêver – « pourquoi pas moi ? », se disait-il.

Un jour, il osa entrer au salon de courtage, église athée dont les vitraux électroniques dévidaient leurs psaumes colorés, rouges pour les valeurs en baisse, verts pour celles en hausse. Derrière son tiroir-caisse, le courtier expliqua à Cai qu’il fallait 5000¥ de dépôt. Il fonça à la maison, cassa la tirelire : il n’en avait que 3000. Qu’à cela ne tienne, un collègue compléta. 30 minutes après, rouge d’émotion, il ouvrait le compte, début de sa carrière d’investisseur.

Il s’était préparé avec le sérieux du désespoir, potassant les manuels, tenant à jour ses graphes. Il épargnait 300¥/mois qu’il plaçait. Il garda son emploi, menant les 2 activités de front. Même en 1996, quand l’usine le balança, il reprit du collier, comme livreur de gaz. C’ est pourquoi aujourd’hui, rêvant de lui confier son épargne, son chef lui laisse programmer son agenda comme il l’entend, n’enfourchant sa bécane qu’une fois close la salle des marchés.

Disons-le tout net : Cai est doué. Dès le départ, comme un ancien, il s’est tourné vers des valeurs obscures, de bourses de 2de zone. Il a placé à court terme, empêchant ainsi les autres de le suivre à la trace. De la sorte, dès 2001, ses 5000¥ s’étaient mués en 200 000 jolis petits renminbi.

Alors il passa aux fonds fermés, s’épargnant le droit de timbre et surtout le risque des parts supplémentaires parasites qui font chuter les cours. Il se limita aux « B-shares » pour étrangers : des positions sûres, qui lui permettaient d’attendre au chaud dans la tempête, puis de revendre, une fois franchi le cap des +50%.

Détail incongru : son profit, il n’y a jamais touché, sauf le jour des noces du fils. Pour le reste, il vit des 4500¥ de leur pension, à sa femme et lui, et du salaire de livreur. Il ne touche même pas au profit de ses actionnaires, n’exigeant en retour que leur confiance, et qu’ils acceptent tout, les gains comme les pertes. Son rêve simple : doubler sa fortune chaque année comme W. Buffett. A ce rythme, il franchirait, dès 2014, la barre des 30M¥, dix mille fois sa mise. Alors, il se mettrait à « aider les pauvres »…

Quel est donc ce capitaliste torturé par la haine du profit, qui se refuse la vie de luxe, finalité normale de toute course à la fortune ? On peut le supposer, en bon Chinois, Cai cultive le réflexe sécuritaire, l’art de ne pas baisser sa garde et de toujours se garder une poire pour la soif en cas d’adversité. On peut aussi inférer qu’il souffre du stress des nouveaux riches chinois : l’angoisse de paraître traître à la promesse d’égalitarisme de la révolution. On sent là le travail d’une école socialiste, le souvenir de la génération précédente où tous partageaient un même niveau de pauvreté améliorée.

Cai peut aussi avoir sa raison secrète de s’accrocher à son labeur. Autour de lui, dans les milieux boursiers, trop de nababs succombent à leur AVC, fruit de 1000 heures à se ronger les sangs, tempête sous un crâne et corps inactif, dans la terreur de tout perdre. Tandis qu’à vélo, Cai pense à tout autre chose ou mieux, à rien. Tel est son secret d’agioteur taoïste, sa discipline pour se hisser jusqu’ au «wuwei» (无畏, non-être) à la conscience blanche, transparente comme une goutte de sueur. Ainsi, le voyant passer sur sa bécane, fier comme Artaban, prolétaire-millionnaire, riches et pauvres méditent l’adage bouddhiste : 知足常乐 (zhīzúchánglè ), « le bonheur est à qui sait se contenter de ce qu’il a ».

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