Le 2/09, Wikileaks lançait sur son site une salve (2de en 1 an) de messages internes de la diplomatie américaine : le reste des 251.287 câbles en sa possession, dont 12% émis depuis la Chine. Mais contrairement au 1er flux de novembre 2010, ces rapports classifiés «secrets» ou «confidentiels» n’ont pas été dévoilés via les média, afin d’assurer l’anonymat des sources, mais en clair, pour leur donner la chance d’être lus avant que les situations auxquelles ils se rapportent ne soient oubliées. De la sorte, une centaine de têtes pensantes chinoises se trouvent citées, profs de fac, lamas, écrivains, avocats, hommes d’affaires, voire leaders politiques.
La pire conséquence redoutée par la Maison-Blanche : une frappe policière sur les plus bavards. Cela n’a, peut-être, pas eu lieu mais une autre suite s’enclenche inexorablement : une chasse aux sorcières par des hordes d’internautes citoyens, parfois menées par un « ténor » de la toile chinoise. Ainsi Fang Youzhi, célèbre traqueur d’écrivains plagiaires, accuse dans son micro-blog l’activiste Yu Jianrong d’être un «vendu» (xiànrén, 线人), pour avoir décrit aux diplomates américains l’explosion des problèmes sociaux dans les campagnes. En fait, de la part de Fang, c’est un règlement de comptes. Depuis 2005, il traque Yu, son rival dans l’opinion – ce chercheur à la CASS (Académie chinoise des Sciences Sociales) s’étant fait connaître en pourchassant les cadres qui confisquent les terres des paysans et les kidnappeurs de jeunes enfants. Fang livre donc Yu à la vindicte de ses 1,1 million de suiveurs, toujours prêts à s’enflammer sur tout thème touchant au patriotisme. Yu se défend, rappelant que ses entretiens se sont déroulés devant témoins et ont été approuvés par le Parti. Il exige de bien improbables « excuses » : affaire à suivre !
En tout état de cause, le «pavé dans la mare» du «cable-gate» de Wikileaks apporte bien d’autres éclairages, parfois plaisants, dans bien d’autres domaines. Ainsi en 2008, lors du crash financier américain, des câbles montraient des manoeuvres chinoises pour racheter des parts des banques dans la tourmente, puis en 2009, de l’or en quantité, dans l’espoir d’«éroder la suprématie du dollar».
En 2009, après le test nucléaire effectué par la Corée du Nord, He Yafei, vice ministre des affaires étrangères, traite d’«enfant gâté» le régime de Kim Jong-il, et le vice-Premier Li Keqiang avertit charitablement l’ambassadeur de ne pas prendre trop à la lettre les chiffres «concoctés» du PIB national. Tandis que d’autres câbles de l’année rendent à Li Changchun et Zhou Yongkang (membres du tout puissant Comité Permanent) les paternités respectives des pressions pour censurer Google en Chine, et de l’attaque cybernétique massive contre son site. L’un des deux hommes étant réputé avoir agi pour motif personnel… Tandis que Xi Jinping, futur n°1, passe pour « dénué de charisme » dans les dîners, selon l’avis des dames.
Bilan : cet incident qui n’a été voulu, ni par Pékin ni par Washington, offre en fin de compte du grain à moudre à tout le monde. Le partenaire américain en savait en fait plus sur le fonctionnement interne chinois que n’aurait pu le croire le Parti communiste chinois (PCC) – même si la fuite de ces secrets ne change pas la face du monde. En somme, le « cablegate » pourrait conduire à une prise de conscience sur le prix toujours plus élevé à payer pour maintenir un tel niveau de secret sur les affaires du pays — pour un résultat finalement décevant. Côté américain, on aura pu s’émouvoir d’un risque d’évaporation des sources, suite à la lourde déchirure de sa muraille diplomatique. Mais pas trop, tant l’offre et la demande en données chinoises fiables – le besoin de communiquer de part et d’autre- sont incompressibles.
Sommaire N° 30