Comme partout ailleurs, l’inversion des valeurs n’est pas rare en Chine. L’histoire qui suit, la chute d’un jeune homme vertueux gâté par son talent, a fait du bruit cet été, au Céleste empire.
Toujours 1er de la classe, Wan Xiang passait en 1998 à Shaoyang (Hunan) son bac avec un palmarès suffisant pour intégrer la fameuse université Tongji (Shanghai). Puis, il franchissait aisément le concours d’entrée à la police nationale (Groupe Général de Reconnaissance Pénale), qui l’envoyait pour un master à Fudan, l’autre université phare de la métropole.
Sur ce qui lui arriva les six années suivantes, la presse reste confuse ou pudique. Wan Xiang semble avoir été corrompu par l’exemple de ses collègues et par la collusion dangereuse entre business, ronds de cuir et mafia, par l’impunité totale de sa fonction publique. Déçu, il se serait jeté dans les petites magouilles puis les grosses, jetant aux orties la morale professionnelle et le service du peuple. Mais avec un cerveau comme le sien, il fallait plus de défi, plus d’amplitude dans le crime : Wan serait milliardaire ou rien !
En février 2009, à 29 ans, après des mois de préparatifs, il ouvre sa galerie sur internet, «Shanghai-élégance », dédiée aux produits cosmétiques. Puis cinq mois après, changement de cap : il s’attaque au business de la fringue de luxe, beaucoup plus rentable. Faut-il le préciser ? Tout est contrefaçon, lui permettant d’offrir du « Prada », « Chanel » et bien d’autres, à 10% voire 20% des prix originaux.
Chaque matin donc, après un bref passage au service (car policier il est encore), il se rend à son quartier général, une villa louée en banlieue sur Jinglian. 38 petites mains y travaillent, photographes, informaticiens, manutentionnaires et emballeurs. Il a au total trois boutiques et galeries virtuelles, « Shanghai-élégance », « Nuomizhijia », « Luoshen ». Sauf à une poignée de lieutenants de toute confiance, Wan ne révèle jamais l’origine de sa camelote —les marchés de gros de Canton, Shenzhen ou Hangzhou.
Le succès ne se fait pas attendre. Dès septembre 2009, Wan a encaissé 100.000 ¥. Douze mois après, le million est franchi. A l’été 2010, notre jeune ripou a franchi le Rubicon, démissionnant de la police pour se dédier à plein temps à ce passe-temps si lucratif. En septembre, il a déménagé son QG un peu plus loin, en plus gros, sur Jiangyin. Et par habile référencement, il a fait monter son entreprise marchande à 2 étoiles dans le système national d’évaluation qualité, qui en compte cinq.
Malheureusement, la chance ne dure pas. 60 jours après le déménagement, un client se plaint au Bureau municipal du commerce et de l’industrie : sa veste Burberry à 1700 yuans a un problème de doublure, et quand il s’est plaint par tél, le Service après-vente de Luoshen l’a envoyé sur les roses — un manque de jugement qui lui sera fatal.
Car Wan Xiang l’ignore peut-être, mais c’est le mauvais geste, au mauvais moment. Une campagne nationale anti-piratage est en cours, dont les responsables ont besoin de résultats.
De plus, les ex-collègues de Wan n’ont pas apprécié son lâchage et se demandent ce qu’il trafique. Ils le mettent sur écoute, et une fois certains de leur piste, font une descente (8/12). La prise est de taille : 50 M² de matériel est saisi ainsi que 16.195 articles aux griffes usurpées de 65 grandes marques, lesquelles se font une joie de se porter parties civiles… Wan Xiang s’enfuit, vivote en cavale, avant de se faire pincer en février à Guizhou dans un cybercafé.
L’épilogue arrive quatre mois plus tard : face aux juges de Jiangying, sa vieille maman accourue en catastrophe de Shaoyang, n’a su attendrir le juge, qui coffre Wan Xiang pour cinq ans fermes, sans compter 5M¥ d’amende.
Hélas pour lui, car il persiste à croire que sa barque a coulé dans un «canal traître» (阴沟里翻船 yīn gōu lǐ fānchuán) : c’est la faute à « pas-de-chance », pas la sienne !
Sommaire N° 30