Le 27 août 2001, Wang Gang se «fit la belle», prenant une fuite amère, soigneusement préparée. Quittant à jamais la maison de ses parents à Tianmen (Hubei), il prétendit s’installer à Wuhan, y exercer une carrière lucrative et honorable, grâce au diplôme de l’université de physique-chimie qu’il venait d’obtenir.
Quoique simples, son père instituteur, sa mère paysanne n’y croyaient qu’à moitié. Pour leur fils dont ils gardaient l’image si sage et si studieuse de 10 ans en arrière, ils se bornaient à espérer que tout aille au mieux.
Le 28, le «lauréat» appela pour dire son arrivée au chef-lieu. C’était- mais comment auraient-ils pu s’en douter – l’ultime nouvelle qu’ils auraient de lui, au cours des 10 prochaines années!
Car à leur insu, depuis si longtemps, il y avait terrible maldonne. Sans gloire ni diplôme, Wang Gang venait d’être exclu de la fac, au terme de 4 ans d’études foireuses, solde d’une jeunesse hors des rails de l’école et de la famille. Dès l’automne ’93, l’ado avait commencé à rentrer à la nuit au lieu de 17h pour faire ses devoirs -les parents n’avaient pas bronché. En mai ’94, en 2de année du collège, la maîtresse venait prévenir son collègue que son petit fuyait l’école pour les salles de jeu.
Un conseil de famille et de discipline s’était tenu. Les tuteurs avaient entendu sa haine d’une école trop normative, sa découverte dangereuse de l’aventure des jeux online : imagination, action, sel et poivre de la «vraie» vie, tout ce qui manquait si cruellement à son existence. Bien sûr professeurs et parents l’avaient recadré, lui permettant de passer le gaokao (bac) en 1997…
C’était oublier qu’en fac, on est souvent seul, avec pour seules compagnes faim et solitude. Sans appuis, il avait vite vu revenir ses fantômes d’hier, ses orcs, son épée, sa princesse, toutes ses rêvasseries d’ado. Il avait fusillé ses études supérieures, sautant les cours, s’enfonçant dans ses mensonges, s’enferrant dans sa réalité séparée sans espoir de retour. Après sa fuite, il s’était réfugié à l’université, dormant la nuit dans les dortoirs des juniors, tapant ceux qui se laissaient apitoyer, pour rassembler les sous minimaux pour manger, et surtout jouer à s’en briser la caboche, jour et nuit. Jusqu’en 2005, il gagna sa vie comme bouquiniste, au noir. En ’06, un cybercafé le recruta (1000¥/mois, nourri-logé, non déclaré) En 2008, il découvrit un jeu, Héros des catacombes, dont il vendit les engins virtuels de fouissage. Après des mois, il gérait 20 comptes «niveau supérieur», gagnant 2000¥/mois: maigre chair, mais qui fut son apogée financière, préludant à sa dégringolade physique.
Durant ces années, il ne s’était jamais bien nourri ni lavé. Il avait dormi sur le sofa du cyberbar ou à l’asile-non chauffé, malgré les terribles hivers. Une toux sanglante apparut, que faute d’argent, il traita par le mépris. En 2009, pour la 1ère fois depuis sa fuite, il voulut rentrer à la maison. Mais il déchira ses lettres à peine écrites, «bouteilles à la mer» que de honte, il préférait briser, plutôt qu’envoyer.
De leur côté, les parents firent leur maximum pour le retrouver, mais en vain vu l’ indigence de leurs moyens. Ils alertèrent la police, arpentèrent Wuhan, collant partout des affichettes aux photos d’un Wang 10 ans plus jeune. Certaines lui parvinrent d’ailleurs-mais en Chine plus qu’ailleurs, nul ne force à revenir quiconque, contre son gré !
Le 7 mai enfin, un appel tomba de la police de Wuhan, qui venait de transférer Wang d’un asile vers l’hôpital. De Tianmen les parents foncèrent. Le 8, jour de la fête des mères, celle-ci retrouvait son fils mourant d’une tumeur au cerveau et d’une tuberculose terminale.
Vite, une campagne de solidarité se lança. Des quatre coins du pays, les dons affluèrent, offrant au moins une fin digne à Wang Gang parmi les siens. En paix, mais non repenti: les codes des 20 comptes, que des joueurs avaient voulu lui racheter, il les emporta avec lui (15/5), les traitant de trésors. Ce furent ses derniers mots, chevrotés plus que prononcés : prouvant que jusqu’au bout, il s’était «accroché à sa folie de toujours», ce qui en Chinois, se doit 执迷不悟, zhī mī bùwù!
Sommaire N° 25