Début 2011, quand Pékin s’avisa que l’économie restait en surchauffe due à l’immobilier, il mit en branle un plan drastique pour reprendre la main – la stabilité du régime en dépendait. Mais quatre mois plus tard, quand on tente d’établir un bilan, celui-ci aboutit à des conclusions bien diverses, selon qu’on est banquier, industriel ou promoteur.
[1] Les carnets de commande industriels ont rebondi en février.
Qu Hongbin, chef économiste à HSBC, voit la croissance«s’adoucir sans atterrissage dur», à 9,5% (voire 9,7%) au 1er trimestre, selon Yi Gang, n°2 à la Banque centrale. L’indice PMI grimpe en mars à 53,4, contre 52,2 en février. Le secteur du ciment ralentit: 12% cette année (15,5% en 2010), 8% attendus en 2012, pour ne «plus jamais» revenir aux hausses à double chiffre, croit Cao Jiangling, patron du 1er cimentier CNBMC.[2] Ce ciel bleu un rien optimiste, est grisé par les bilans des banques. Les profits de 2010 furent juteux, +26% chez CCB, mais celle-ci doit inscrire un + 2,5% des provisions pour prêts irrécupérables à la campagne. Car les « 4 soeurs », grandes banques d’Etat se sont jetées sur les prêts ruraux, comme moyen de contourner l’austérité. 2011 verra l’ouverture de 1027 agences rurales: expansion risquée, en l’absence d’un système d’assurance-dépôt. D’où la flambée des mauvaises dettes.
En mars, les grandes banques prêtèrent 242MM¥, 8,6% de moins qu’en mars 2010. En janvier et février, les dépôts nouveaux, à 1300MM¥ se sont effondrés, comparé à 12 mois plus tôt (2500MM¥). C’était la moindre des choses, alors que l’inflation de 4,9% faisait plonger dans le rouge le taux d’intérêt de 3%. On voit alors la contradiction : des prêts en baisse mais une croissance ferme, symptôme d’une finance de l’ombre, qui prend le relais. Cette banque grise, les analystes estiment son volume à un tiers du PIB, soit 305MM$/an. La banque « pignon sur rue » n’assurerait plus que 50% de tout financement. A Wenzhou (Zhejiang), la Banque centrale découvre que 89% des familles et 57% des entreprises y ont recours—4% par mois est un taux courant, dans les monts de piété et autre institut de crédit moins ou pas régulé. Et « pas besoin de contrôle public », dit Wu Xiaoling, ancien cadre à la Banque populaire de Chine, « ce n’est pas l’argent de l’Etat »…
[3] Mais quand on observe l’état de l’immobilier, rien ne va plus. Suivant les consignes, 92% des villes ont remis leurs «objectifs de prix». Mais même si elles comptent les appliquer (ce dont les experts doutent), ces plans déçoivent par leur pusillanimité, se bornant à espérer brider la flambée à « + 7 à 10%/an ». En mars à travers le pays, même à Pékin, les prix grimpèrent de 0,6% (6,4% sur 12 mois). Le comble alla à Baoding (Hebei) +2,6%: ceci promet d’ici décembre des hausses en centaines de milliers de ¥uan par appartement, compromettant les espoirs de l’Etat de refroidir ce marché déboussolé.
Les petites villes sont les moins disciplinées. Dépendant du foncier pour leur train de vie, leurs cadres n’ont nul intérêt à obéir et ne sont pas contrôlés: «le ciel est haut et l’empereur est loin». Même les métropoles sont prises entre deux objectifs contradictoires, l’immobilier à bas prix pour favoriser les couches sociales pauvres, et le contrôle de leur expansion démographique via l’exode rural, cause de charges insoutenables de santé, transports, éducation.
Face à ces dérapages, l’Etat vient de rehausser le taux d’intérêt à 3,25% – mais il reste négatif, avec une inflation passée à 5,2% en mars. Prudent, le mi-lieu financier attend l’automne pour juger du succès du plan d’austérité. Trop de paramètres restent flous, telles la hausse des salaires, la santé des PME ou la reprise de la consommation. L’inconnue majeure est la dette des provinces, part invisible de la dette publique. Elle serait l’équivalent de 25% du PIB (donc la dette publique cumulée atteindrait 42%). Pékin va-t-il, comme il l’assure, intégrer en 2012 cette dette régionale dans la nationale, clarifiant ainsi l’état réel de son endettement ?
En tout cas, pour suivre Michael Pettis, gourou de l’économie chinoise, de lourds changements à de mauvaises habitudes, toujours différés, s’avèrent à présent indispensables, pour que la santé de cette économie devienne aussi rose que l’affiche la voix officielle !
Sommaire N° 13