Petit Peuple : Changsha : un vieil enfant perdu

Durant son enfance des années ’50, en son pauvre village, près de Changsha (Hunan), le père de Chen Liangjun l’arrachait souvent à l’école pour le faire trimer aux champs à ses côtés. Un jour qu’il avait refusé d’aller déterrer les patates douces, le vieux l’avait rossé : Chen avait quitté le foyer familial.

Recueilli par une bande, une de ses 1ères voleries fut d’aller avec eux «jouer au train», passe-temps qui consistait à écumer les convois à travers les contrées en détroussant les voyageurs: fructueuses virées qu’ils achevaient en bamboche, avec filles et beuveries.

Ce qui ne les empêchait pas parfois de faire les généreux, histoire de compenser leur vie de vices et préserver un vague sentiment d’honnêteté. Chen se faisait un devoir de balancer les papiers de ses victimes en une boite aux lettres ou de rendre (rarement) sa bourse à la femme qui pleurait à fendre l’âme, tout en affirmant (contre toute vraisemblance) l’avoir trouvée à terre. C’était leur code d’honneur, leur « cause» (women de shiye).

Après 53 ans à pratiquer la fauche, Chen ne sait rien faire d’autre. A Changsha où il loge en dortoir (quand il en a les moyens), il s’en va dès l’aube «travailler» là où il y a des foules, jusqu’à l’après midi où il se repose, et la nuit où il joue au mah-jong et boit du baijiu.

Par force, lui et les collègues sont devenus experts à estimer la vigilance des gens, qui varie selon les lieux et les heures. A l’aube, quand les trains entrent en gares, les voyageurs sont des proies faciles, les réflexes et les reins usés par les nuits blanches. Même inattention propice chez les visiteurs des musées ou des temples, royaumes d’émotions qui sont néfastes à l’alarme.

Mais il est mince, le salaire de la peur qui noue leurs tripes jour et nuit. Pour une occase en or inoubliable (la bourse d’un touriste, lourde de 700$, en 1980), combien de soirs où n’ayant rien goupillé, Chen du-t-il vivoter de l’aumône d’un voleur plus chanceux? En moyenne, son gain ne dépasse pas les 1000¥/mois. Et pour cette maigre chère, combien de fois ne fut-il fait comme un rat? Ils restent gravés en sa mémoire, les huit verdicts d’un juge en bois brut. Comme ces 20 ans qu’il passa à l’ombre…

‘ Autre chose qui l’afflige: le mépris des voisins qui l’exhortent à retourner au droit chemin. Ce dont il est incapable, « en dépit des multiples corrections » (屡教不改 lǚ jiào bù gǎi). Il a grillé (dit-il) sa chance de salut, le jour où il passa chez ses parents, au sortir d’un camp en ’80 pour trouver le père veuf, la mère enterrée «avec l’argent qu’ il leur avait laissé». Il se console en croyant que ses vieux, naïfs, n’ont jamais su sa déchéance, le croyant « au travail, au loin ».

Hélas à 71 ans, Chen perd un peu la boule. Le 26 /01, il s’est fait prendre dans une exposition de téléphones mobiles. Le volontaire qui le pistait raconte comment 10 fois, il l’a vu rater son coup avant de réussir à la 11ème, «piquant» son portefeuille pour se faire mettre la main au collet, sans s’être rendu compte qu’il était filé depuis tout ce temps. Les policiers qui le connaissent ne le punissent plus que pour la forme. Ils l’aiment bien, le sachant «honnête» à sa manière. Chen est imprégné du sentiment d’avoir forfait tout droit à la compassion. Au point d’avoir refusé la pension modeste que son village tentait de lui constituer, histoire de le maintenir à l’abri de la tentation et du besoin…

Sur le banc du bloc où son vice le reconduit régulièrement, chaque fois qu’un quidam prétend s’asseoir à ses côtés, Chen l’avertit sur ces mots de passer son chemin: «je suis kleptomane». Sortie qui chaque fois, ne manque pas de déclancher l’hilarité générale. Mais au fond d’eux -mêmes, les agents s’interrogent, et parfois lui demandent: est-ce par souci de se racheter ou par provocation ? Pour protéger leur bourse de sa main baladeuse, ou bien leur être entier de sa poisse contagieuse ? Mais le vieux voleur ne répond jamais : la réponse n’appartenant qu’au destin, ou à Dieu—comme on voudra !

 

 

Avez-vous aimé cet article ?
Note des lecteurs:
0/5
9 de Votes
Ecrire un commentaire