A Pékin le 30/03, le Président Nicolas Sarkozy fut tancé par son homologue Hu Jintao, pour avoir inspiré la coalition aérienne contre le Colonnel Kadhafi. Envers un hôte de passage, une telle rebuffade est rare en Chine. D’autant que Pékin avait déjà laissé le Conseil de sécurité voter le texte autorisant ces frappes.
Deux heures plus tôt, à l’inauguration de la future ambassade de France – carré de gazon et de verre signé Alain Sarfati qui ouvrira en octobre, Sarkozy avait tenté d’amadouer ses hôtes, chantant leur «chemin parcouru» et «réussites exceptionnelles»… Rien n’y fit. N. Sarkozy subit ces reproches, qui sont en partie sincères: Pékin craint toute remise en cause de souveraineté d’un régime au nom du droit des peuples.
Mais dans la remontrance chinoise entrait aussi une dose de rouerie. Car face à la France, Pékin avait un autre embarras. Président du «G20» cette année, Sarkozy tente une forte réforme du système monétaire mondial. Désamorçant la stérile guéguerre sino-américaine (accusations de Yuan manipulé et trop bas d’un côté, d’irresponsable planche à billets verts de l’autre), il prétend renforcer le FMI (Fonds monétaire international) comme arbitre, et un de ses instruments comme monnaie de réserve, affranchissant le monde des incertaines fluctuations du dollar. Pour associer la Chine au processus, il l’invitait… chez elle, à Nankin (31/03), à un séminaire « de réflexion »: offre que Hu n’avait pu refuser, mais qu’il n’aimait pas, et qu’il s’était ingénié à minimiser.
Dans ce contexte, l’affaire libyenne, pour le Parti communiste chinois, était du pain bénit: l’objectif du sommet put être ainsi commodément détourné grâce à cette diatribe contre la coalition anti-Kadhafi…
Le lendemain à Nankin, N. Sarkozy rassemblait 20 ministres des finances, 20 gouverneurs des banques centrales et des experts tel R. Mundell, Prix Nobel d’économie. Ce fut en apparence le dialogue de sourds attendu entre USA et Chine. Wang Qishan,Vice-1er fit sa harangue en forme de 不 (bu, «non»), rabâchant que «toute réforme doit être graduelle» -les temps n’étant pas mûrs. Sans vouloir l’admettre, Pékin voit dans le vieux mécanisme liant yuan et dollar le garant de sa survie à long terme, et de son économie tournée sur l’export.
T. Geithner, grand argentier américain nota «hors sujet» les offres de N. Sarkozy : le vrai problème étant la manipulation du ¥uan, jeu perdant pour tout le monde, source d’inflation à l’intérieur et de protectionnisme à l’extérieur.
Sarkozy proposa d’intégrer le Yuan au «droits de tirage spéciaux» (DTS), la monnaie-panier d’une valeur actuelle de 1,5855$, alimentée par 4 devises ($, ², yen, £), qui permet au FMI d’intervenir sur le marché des changes. Depuis 1990 les flux monétaires se sont brisés 42 fois, par thésaurisation de crédits des banques centrales pour protéger leurs marchés. Le meilleur espoir de policer ce no-man’s land de la finance et des échanges, résiderait dans le FMI et son DTS, pour peu que le yuan vienne le renforcer. Mais rien sans rien : il devrait en contrepartie, passer à la libre convertibilité.
Or, divine surprise: au-delà des affirmations de désaccord, relata après le meeting Christine Lagarde, ministre française de l’économie, les 20 pays convinrent «dans les grandes lignes» d’intégrer au Droits de tirage spéciaux -DTS – le yuan, sous réserve de sa convertibilité totale et libre circulation. Zhou Xiaochuan, gouverneur de la Banque centrale admit l’éventualité de cette intégration. Li Daokui, conseiller, alla jusqu’à estimer que sans yuan, le DTS serait «ridicule»-non représentatif- explicitant ainsi une vieille faille entre politiciens et financiers chinois, ET une discrète mais ardente demande en rôle mondial pour le yuan.
La table est mise : la Chine réalise qu’elle peut lâcher son ombrageuse souveraineté monétaire pour un système mondial qui rendra son yuan roi. Mais quand ?
Aucun calendrier n’a été convenu, et l’on peut douter qu’un accord se fasse au G20 de Cannes à l’automne. Ce qui est sûr, est que la graine semée à Nankin germera. Peut-être pas à temps pour dépanner Sarkozy dans sa réélection en 2012. Mais ce n’était pas l’enjeu, et en se lançant dans ce pari, le Président français en était bien conscient, et prêt à prendre ses risques !
Sommaire N° 12