En novembre, à Hangzhou (Zhejiang), le webmestre d’un site de jeux vidéo avait des sueurs froides : depuis septembre, sa caisse en ligne (vendant en yuan des unités de compte utilisés dans ces jeux), augmentait chaque jour d’1,25 milliard de ces jetons virtuels, pour 10.000 ¥.
S’en étant aperçu dès le 1er jour, il avait cherché le cheval de Troie vecteur du virus, la porte par laquelle, et l’adresse vers laquelle le hacker réexportait chaque nuit la monnaie virtuelle qu’il venait clandestinement de générer. Mais rien à faire. Il en avait déjà pour plus de 4M de ¥ de détournés. Le préjudice fut tel que l’administrateur dut se résigner à porter plainte, dépassant ses propres craintes de la police et des bavardages que ce scandale ne manquerait pas de susciter parmi la clientèle.
L’hébergeur étant sis à Nankin (Jiangsu), c’est là qu’il déposa sa doléance, réclamant la surveillance en ligne du portail. Les informaticiens firent le guet derrière leurs écrans jour et nuit : eux aussi firent chou blanc. « Nous n’avons remonté ni la route suivie, ni le bug exploité par les faussaires » avouait piteusement Sun Yongming, le vice-directeur du service.
Les flics du net ne commencèrent à avancer qu’après trois semaines, en changeant de stratégie. Tournant le dos au virtuel, ils revinrent aux bonnes vieilles méthodes, indics et filatures, cherchant en aval la filière de vente. Là encore, les malfaiteurs leur tinrent longtemps la dragée haute, effaçant magiquement les moindres traces pistées par les limiers qui vivaient sous l’impression qu’un formidable cerveau tapi dans l’ombre, se jouait d’eux, gardant un coup d’avance.
Début décembre, la chance tourna. Un tuyau les mit sur les talons d’un quidam Gu Lin, qui venait d’écouler sur la toile avec discount des masses importantes de ces jetons. Cette fois, le poisson était ferré. Se gardant de le prendre, ils l’observèrent, avec prudence, le temps de remonter au génie de la lampe, un certain Xu Fang.
Quand ils découvrirent le personnage, le souffle leur manqua. Xu Fang, était l’un des meilleurs espoirs des sciences chinoises. Natif de Mianyang (Sichuan), il était monté à l’une des universités scientifiques les plus respectées du pays. Il avait suivi un master de physique, puis un doctorat de gestion de l’énergie.
Mais Xu Fang s’était aussi avéré tricheur invétéré, et un milieu académique perclus de plagiat et de mandarinat, n’avait été que trop propice à son vice. Dès 2007, Xu perdait (à vie) son poste d’assistant pour délit de hackage. Émigré, il avait trouvé sans peine à l’étranger un nouveau poste de chercheur. Puis, il accepta une place en or à Hangzhou (Zhejiang), assistant d’un professeur étranger invité dont il préparait les cours de MBA.
C’était moins pour de l’argent qu’il hackait ce site, mais plus par défi, pour voir si la police pourrait mettre la main sur lui -il « aurait mis sa tête à couper » que non. Une autre raison plus prosaïque, était qu’il allait épouser une «payse», dans son Mianyang natal, ville sinistrée par le séisme de 2008. Il préparait un mariage fastueux — mais même au Sichuan, il y avait de quoi casser plus d’une tirelire… C’est pourquoi il avait accumulé et placé son magot sur un fonds d’investissement.
Quand on voulut l’arrêter, il était hors d’atteinte, hors du pays.
Le maillon faible était son projet matrimonial. Les noces étaient pour le chunjie, le 5 février. On attendit gentiment son retour. Les inspecteurs de Hangzhou remontèrent à Mianyang, orchestrer avec les collègues le coup de filet la veille de la fête. Menottes aux poings, Xu Fang réalisait, mais un peu tard, que même avec une prodigieuse intelligence comme la sienne, « quoique à larges mailles, le filet du ciel ne laisse rien passer » (天网恢恢, 疏而不漏 tiān wǎng huī huī, shū ér bú lòu) !
Sommaire N° 12