Temps fort : La nouvelle « e-culture » : une affaire d’Etat

La Chine de 2011 produit de la culture, à la même mode qu’elle produit des TGV et des avions : à coup de volontarisme et de milliards de dollars d’investissement.

D’ici 2015, le XII. Plan veut faire de la culture une de ses industries-piliers, générant 5% du PIB. En 2011, l’Etat y versera 18,5MM². Mais cette culture, selon les dogmes du passé, est l’affaire quasi-exclusive de l’É-tat et du Parti. De même, elle se limite à l’«e-culture»: générée et consommée par les masses, via des gadgets électroniques. Il est d’ailleurs vertigineux de réaliser que ce monde chinois vierge 20 ans plus tôt de ces technologies, s’est entre-temps hissé au sommet mondial comme producteur et utilisa-teur, et passe à l’étape suivante: à la conquête de la planète, comme 1er fournisseur de contenu audiovisuel. Rien moins.

Pékin compte sur une avance technologique (réseau 3G, intégration de la TV, radio et internet), et sur une poignée de groupes publics ou semi-publics de media intégrés (presse et éditions, radio, TV, internet). La bourse leur fournira l’épargne d’une population jeune, pour financer des produits e-culturels mutants (musique, films, textes, jeux etc), que celle-ci consommera ensuite, sur ses téléphones portables et e-books. Les 457M d’internautes présents seront 750M en 2015, océan de clients qui permettront d’accéder à des coûts de développement imbattables.

A présent la Chine compte 303M internautes de 25 à 40 ans, reliés sans fil via leur tel. portable. Grâce à eux, l’e-édition a cru de 56%/an depuis 2006, à 8MM² en 2009 (540M² au e-livre), dépassant pour la 1ère fois le chiffre de l’édition papier. En 2010, les lecteurs sur le web, prêts à payer pour télécharger sont 195M. L’éditeur virtuel Shanda déclare avoir vu au 4. trimestre près d’1,5M d’écrivains déposer 4,1M de manuscrits auprès de ses 7 portails littéraires (85% du marché). En 2010, les Chinois achetèrent aussi 1M de e-books…

Le défi dépasse l’entendement. L’Etat peut rêver en tirer d’immenses profits, un contrôle accru des masses en censurant à la source tout l’éventail e-culturel. Et à terme, pourquoi ne pas inonder le marché mondial de l’audio-visuel par son offre abondante et à bas prix de n’importe quel produit ?

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Le critique Zhu Dake doute de la rentabilité d’un investissement-massue par l’État sur la culture. Ainsi en 2010, «Confucius », film d’une maison publique n’a pas recoupé son invest de 22M$ par les entrées en salle (18M$), malgré les privilèges outrageux ménagés par la censure. Pour cause : ennuyeuse, l’oeuvre reflétait trop les poncifs sur le grand homme, pas assez les recherches récentes sur sa vie réelle. De même, sur 522 films tournés en 2010, 52% ne sont jamais sortis, et 80% jamais amortis. La création artistique, disent ces critiques, devrait refléter plus l’inspiration individuelle, dans un environnement de PME…

C’est à ce moment que 50 écrivains et éditeurs attaquent (15/03) Baidu Wenku, le site littéraire gratuit. Hou Xiaoqiang, le PDG de Shanda, accuse Baidu de dérober au secteur plus de 100M² /an, et de tuer la création littéraire. Or, Baidu est protégé au plus haut lieu, comme «Grande muraille» contre l’e-culture américaine. A ce jour, nulle maison de production, chinoise ou étrangère n’a pu s’imposer en justice contre le piratage de Baidu. Mais cette fois, l’attaque semble faire vaciller le colosse. Le 29/03, Baidu ampute son catalogue en ligne (29/03) de 2,8M titres à…1100. Mais comme il réfute toute accusation de piratage et demande de compensation, les négociations avec les auteurs sont rompues.

La bataille de l’e-culture en Chine, en fin de compte, oppose deux conceptions opposées et incompatibles de la création artistique. Celle de Mao, qui l’inféodait au Parti (discours de Yan’an, 1942), et celle classique, altruiste, posant l’art au service de l’homme. Il s’agit de créer une organisation économique de cet art, sur la base des technologies nouvelles. Une question qui dépasse de loin le domaine de l’art, et les frontières chinoises. On suivra la suite avec grand intérêt !

 

 

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