Petit Peuple : Shengli—la cendre qui s’éteint

Au coeur des monts du Sichuan, Shengli (préfecture de Chengdu) vit ses derniers jours. Blessé à mort par le séisme de 2008, il a été achevé par un décret de 2009 imposant son abandon comme à toutes les communautés sinistrées. Nulle exception n’a été faite pour Qingshui, «Eau claire», l’école de six classes dont les élèves quittent un à un depuis l’été, abandonnant avec leurs parents la terre de leurs ancêtres pour refaire leur vie ailleurs, dans des villes nouvelles telle Gaoxin Shunjiang.

Voici donc une bâtisse aux salles désertes, aux tableaux noirs lavés, aux rangées de tables et chaises alignées comme si leurs classes étaient encore là, d’enfants fantômes à peiner sur leurs idéogrammes. A l’arrière, l’aire de gym dort comme endormie par une fée maligne : ni enfant qui grimpe à la corde, ni peloton qui court rouge d’efforts, ni les derniers qui resquillent en marchant, se croyant à l’abri du regard du prof… Ni récré, ni fillettes à la marelle, ni garçons leur tirant les nattes : rien que le silence sidéral, partout…

Partout, sauf à l’étage en salle de sciences : face à un ballon bouillant sur son réchaud à alcool, un professeur discourt sur la vaporisation, face à face avec une unique écolière qui suit les yeux ronds comme des billes, et note tout religieusement.

Mais dans les rapports entre prof et élève, on sent bien le changement depuis que cette école publique s’est muée en cours privé. Ayant perdu sa timidité, Sunyue (c’est le nom de la fillette) ose fixer l’éducateur dans les yeux voire l’interrompre, et loin de s’en offusquer, ce dernier semble soulagé de cette familiarité qui lui fait heureuse diversion. En petit comité, une discipline de fer n’a plus grand sens.

A la cloche marquant la fin de cours, Sunyue remballe cahier, stylos et règle . Après avoir salué cérémonieusement, elle part deux salles plus loin… en cours de musique, sous la bénigne férule d’une femme souriante, à collier de verroterie, qui lui fait répéter ses chants puis l’assoit au piano droit, pour sa répétition.

On l’aura compris, Sun Yue est la dernière élève, composant à elle seule l’ultime classe – la 4ème…

Elle avait huit ans au moment du grand tremblement de terre qui coûta la vie à 80.000 Sichuanais dont 10 à 20.000 élèves. Son école par bonheur avait mieux résisté qu’ailleurs, ne laissant que quelques blessés à déplorer. Ce qui ne l’a empêchée d’être vouée comme 3300 autres édifices publics au pic du démolisseur, tout comme Shengli tout entier. Seule demeurait encore la famille de Sun Yue, oubliée par l’administration.

Mais en toute chose, malheur est bon : le règlement local le stipule, même pour une seule élève, l’école reste ouverte, avec 19 professeurs qui se relaient désespérément autour de cette fillette devenue leur ultime raison d’être et éphémère gagne-pain. Histoire de faire travailler un maximum de collègues, ils lui enseignent, en plus des matières au programme, celles des années suivantes, comme les sciences.

Parmi ses maîtres, il en est un que la situation fait suer -mais avec le sourire : le prof de gym. Dans le bon vieux temps des vraies classes, il faisait des groupes, filles à gauche, gars à droite, et depuis le bord du terrain, leur donnait la consigne. « Mais avec une seule élève à faire travailler, je dois m’y mettre, lancer le ballon, smasher, sauter, courir avec elle… j’en perds ma graisse »…

Aux yeux du directeur, hélas, l’avenir est sombre : ce provisoire bancal ne peut durer. D’ici une semaine, un mois au plus, Sun Yue à son tour bouclera pour la dernière fois son cartable, l’école fermera. Que deviendront les 19 profs ? Les plus dégourdis se sont déjà recasés dans les écoles voisines. D’autres retourneront en stage de formation. Mais pour Eau Claire, le directeur ne se fait pas d’illusion : aucun espoir de rebâtir ses murs ailleurs, de rouvrir, et que la cendre morte se remette à rougeoyer (Sǐhuī fùrán, 死灰复燃) !

 

 

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