A la loupe : Canal maritime Tianjin-Urumqi : la mer entubée

Le 5/11 à Urumqi (Xinjiang), un forum scientifique dévoila un projet étonnant et géant, comme seule la Chine sait en mener.

Depuis 15 ans en grand secret, des armées d’experts préparent le forage d’une «canalisation maritime» du nord de Tianjin (mer de Bohai) à la rivière Shulei, dont il emprunterait le lit jusqu’au bassin du Tarim, dans le grand-Ouest, en passant par la prairie mongole via Xilinguole, et quatre chaînes de montagnes pour gravir 1280m d’altitude.

Pour limiter les déperditions, l’eau de mer voyagerait par tubes de plastique renforcés de fibre de verre d’une durée de vie de 50 ans. Les millions de m3 d’eau serviraient à faire revivre les lacs salés du Xinjiang, aujourd’hui moribonds : Aying, Aibi ou Lop (Nur). Le bénéfice principal serait d’alimenter une évaporation constante sous le soleil intense, réintroduisant des pluies sur ces terres, dont seules 4% sont aujourd’hui habitables. Inventeur du concept, dès 1995, le professeur Huo Youguang (université Jiaotong de Xi’an, Shaanxi) reste à la tête du projet, passé à l’étape de la faisabilité en 2006, voire aux travaux préparatoires de terrain en Mongolie.

Sur la pertinence de ce canal de 4000km, adversaires et partisans s’affrontent furieusement.

Ingénieur chef du Bureau sichuanais de géologie, Fan Xiao, aussi associé à la réalisation d’un autre projet pharaonique -le Canal Yangtzé-Fleuve Jaune, n’hésite pas à déclarer le projet irréalisable au plan technique et financier. Ses objections touchent à la corrosion du tube de plastique, aux élévations à franchir, et à la pollution de ces eaux de mer de Bohai, lourdement chargées en phosphates, nitrates et métaux lourds.

Zeng Hengyi au contraire, de l’Association Industrielle High Tech y voit un remède à la sécheresse des régions du Nord-Ouest, tandis que Li Xin’e, du Bureau de recherche du Xinjiang, évoque la réduction de la poussière dans l’air, l’adoucissement du climat et même le renforcement de la production de houille, grâce à la disponibilité accrue en eau. Hongyuan, un groupe de désalinisation se targue de produire (une fois le canal en place « en 2016 ») l’eau douce pour irriguer 12000 hectares de terre aujourd’hui aride… Le coût du transport est estimé à 8¥/m3, contre 20¥/m3 pour le projet de diversion du Yangtzé : car ce canal Bohai-Xinjiang lui, suit un tracé Est-Ouest, plus compatible avec la topographie du pays.

Au Conseil d’Etat, le projet a été estimé réalisable dès 2007, et bénéficierait du soutien de Wen Jiabao et de Li Keqiang. Pour autant, il n’a pas encore obtenu l’approbation, et ne dispose pas même d’autorité de tutelle. Quel que soit son destin final, le fait même d’être monté si haut dans la chaîne administrative, en dit long sur le volontarisme et la disponibilité du pays à prendre des risques. Ainsi que sur sa foi en la technique, et son goût toujours très prononcé pour des projets géants, altérant à jamais l’équilibre climatique de régions voire de continents entiers.

NB : Suivant une variante plus réaliste du plan, portant sur un parcours plus modeste, une partie de l’eau serait utilisée et désalinisée à mi-parcours en Mongolie. En définitive, par cette conférence d’Urumqi, l’Etat semble avoir voulu accélérer le débat, tâter le terrain, voire préparer l’opinion à une décision déjà prise !

 

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