Petit Peuple : Pékin—Yayuncun : la guerre du clou

Avant les Jeux Olympiques de Pékin en 2008, Qin Rong, petite femme pleine d’énergie, ouvrait à Pékin, dans le quartier Yayuncun, le Palais du poisson, modeste restaurant sichuanais. Tant que durèrent les Jeux, ce fut l’aubaine. Mais rien n’allait plus, une fois repartis les touristes et éclatée la récession. Le pire advint un an plus tard, quand un huissier s’en vint placarder à la vitrine, une injonction à plier casseroles et bagages sous 60 jours : leur pâté de maisons cédait la place à un de ces mall de béton, éternellement déserts, qui fleurissent chaque année par centaines dans les villes de Chine… Avec Zhong Boxin, son compagnon, Qin Rong était expropriée.

C’était le coup dur. En équipement et décoration de leur petite affaire, ils avaient payé 50.000². Or en dédommagement, New Olympic le promoteur offrait royalement 3500² : pas assez pour rouvrir ailleurs!

Qing Rong, une battante, ne se tint pas pour battue. New Olympic avait les moyens, elle le savait. Aux enchères, il venait d’emporter le quartier pour 70M² que lui prêtaient les banques, avec pour seule astreinte de céder une bande de terrain pour un axe nouveau. Qin Rong savait aussi que New Olympic et le propriétaire n’étaient qu’un seul et même groupe, embusqué dans la nébuleuse de la mairie. En 2008, le propriétaire lui avait fait signer pour 3 ans, tout en sachant qu’il les mettait à la rue un an plus tard. En ces conditions, elle n’avait pas à hésiter : si new New Olympic voulait son terrain, il devrait payer, jusqu’au dernier sou.

Par ce choix de se mettre hors la loi (une loi faite par et pour les puissants), Qing Rong entrait dans une dissidence d’un genre très récent, dite 钉子(dingzi) ou « clou », par analogie avec ces bouts de fer dans une vieille planche, qui empêchent de la récupérer.

Au départ, les chances semblaient diaphanes. Ruinés mais intimidés, 90% des riverains avaient plié bagage. Fin novembre, seules six gargotes résistaient encore, à qui la ville avait fait couper eau, électricité et chauffage, confiant dans la capacité du « général hiver » à briser la détermination des empêcheurs de spolier en rond.

C’est alors que contre les rebelles, le promoteur lança ses hommes de mains. S’ensuivit une drôle de guerre aux règles floues, no man’s land juridique. Prenant d’assaut les rares bâtisses encore debout, les cogneurs traînaient les occupants, les déposant au froid sur cette friche lunaire pour faire place nette aux démolisseurs. Pour résister, les assiégés sonnaient le tocsin, contrattaquant en milices.

Début décembre, Qin Rong eut l’idée qui gagne. Par internet, elle se mit à son tour à recruter des mercenaires. Contre toute attente, il s’en présenta des cohortes, moins animées par l’appât du gain que par celui de revanche. Parmi la 10aine de candidats sérieux, elle en choisit deux aux qualités hors du commun. Ingénieur électronicien de 59 ans, Xu Da était champion des actions en justice et ne vivait plus que pour en découdre avec la pieuvre shanghaienne qui l’avait expulsé en 2005. L’air bonasse, queue de cheval en bataille, Lu Daren, 46 ans, connaissait bien le camp d’en face, dont il était transfuge : Encore en 2008, il était chef-casseur, cognant pour le compte des promoteurs, jusqu’au jour où une femme qu’il venait de vider s’était suicidée devant lui sous les chenilles d’un bulldozer. Depuis, il cherchait à se racheter en mettant ses muscles au service des opprimés.

Avec de tels hommes la partie redevenait égale. La nuit du 22/12, suite à une charge des videurs, Lu Daren se jeta sur leur bus et planta dans le pare-brise son étendard qui affichait que «mourir en gloire, c’est vivre en grand» : les 60 agresseurs s’enfuirent à toutes jam-bes, sous les yeux de la police qui s’excusait platement de «rester neutre, incompétente dans ce conflit commercial».

Imprévue, cette résistance frappa, suivie d’heure en heure par des millions de Chinois, à coup de SMS et de Twitter. D’heure en heure, Qin Rong et sa troupe virent croître à rythme exponentiel leur réputation de Robin des Bois chinois des temps modernes, tandis qu’en haut lieu, on se grattait la tête.

Six jours plus tard, le 28/12, New Olympic capitulait. Devant avocats, la jeune femme recevait un chèque secret (confortable), et laissait son bouiboui aux pics des démolisseurs, auréolée de gloire pour n’avoir jamais «tourné casaque avant les Monts du Sud, ni perdu courage avant le Fleuve Jaune » : 不撞南山不回头 不到黄河心不死‘ ,  zhuàng nán shān bù huí tóu, bú dào huáng hé xīn bù sǐ !

 

 

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