Dasheng, village de Daxing en banlieue de Pékin, vit depuis janvier dans les palissades : on n’y accède plus qu’ avec un passe, et que de jour—uniquement de 6h à 23h.
Ce dernier projet-pilote de la capitale, réalisé depuis janvier, a coûté 130M¥. L’objectif est de maîtriser les flux des populations flottantes, réduire la délinquance. De novembre à décembre, 11 meurtres ont eu lieu à Daxing : débordement inacceptable où que ce soit sur Terre, et qui relativise nos problèmes de voitures torchées dans les banlieues. Aujourd’hui, les migrants sont 211M, placés en ville comme maçons, garçons ou gens de maison. La dangereuse nouveauté réside dans les «fourmis» ( 蚂蚁 mayi), jeunes chômeurs diplômés sans spécialités, aux attentes salariales excessives. Ils seraient 1M, dont 40.000 rien qu’à Tangjialing, près de Zhongguancun, le coeur technologique pékinois. Ils s’entassent dans ces ex-villages agricoles, dépassant les autochtones à 10 contre 1. Ils vivent dans la précarité et s’irritent de voir leurs années d’études rester sans fruit. « Les saisonniers sont très dangereux», dit Chen Debao, le commissaire de Daxing, «parce que diplômés».
D’où la solution extrême envisagée : Tangjialing est en cours de démolition, ses pensionnaires dispersés sans solution de rechange offerte, tandis que les villages voisins sont emmurés. Après Dasheng, 16 autres villages ont été enclos depuis mars (77 portes, 306 caméras, 212 gardiens, 1400m de palissades). 92 suivront d’ici décembre. Pour Liu Qi, le Secrétaire du Parti, le succès est déjà certain: la criminalité a reculé de 45% et les vols de vélos ont quasiment disparu. Pour s’affranchir de toute critique d’autoritarisme (car la nouvelle muraille permet un contrôle inouï de l’habitant, genre « Big Brother »), la mairie de Daxing précise que les villageois fixeront eux-mêmes le degré de perméabilité de leur membrane…
Cette fièvre de bouclage s’inscrit dans une tradition ancienne. Le dernier avatar en fut en 2003 lors de l’épidémie de SRAS, puis en 2008 lors des JO. Face à cette fermeture de leur univers quotidien, les autochtones ont une attitude ambivalente : ils approuvent la meilleure sécurité, mais déplorent la perte des loyers, leur gagne-pain. Depuis la ville, les intellectuels eux, sonnent l’alarme, dénonçant la transformation des «cités dortoirs» en «cités prisons». Pour Hu Xingdou, professeur d’urbanisme, «c’est de la discrimination, et même associée à des techniques de pointe, elle ne fera que déplacer la violence ailleurs, pas la calmer ».
Qu’en penser? Partout au monde, des résidences murées apparaissent, aux USA comme au Brésil. La différence est qu’ici, les nouveaux murs protègent les pauvres, contre d’autres pauvres, et un système autoritaire, contre les suites de 60 ans de discrimination des campagnes. Le mur autour du village est un expédient pour reculer la redistribution plus équitable des privilèges des villes.
On fait enfin ce constat inquiétant: palissade et passe, autour de Pékin, arrivent à point pour relayer le Hukou (户口), au moment précis où l’Etat parle d’abolir ce permis de résidence injuste, dans un souci d’égalité et d’équité. Une contradiction qui ne pourra longtemps durer!
Sommaire N° 25