La page des Jeux de Pékin est depuis longtemps tournée. Mais nous devons constater que seule au monde à le faire, la Chine s’en invente d’autres: témoignage de sa fascination et de sa créativité dans l’association de l’exercice physique, du jeu et des masses.
[1] Ne parlons pas des Jeux Asiatiques, version locale des Championnats d’Europe. La prochaine session se tiendra à Canton (12-27/11). Hauts en couleurs, ces Jeux Asiatiques intègrent des disciplines rares tel l’indien Kabaddi, sorte de ballon prisonnier où la balle est remplacée par une forme d’apnée: l’équipe attaquante devant répéter «Kabaddi» en permanence durant ses incursions en terrain adverse.
[2] Voyez plutôt les Jeux Fermiers, qui se déroulent tous les quatre ans depuis 1988 dans l’indifférence un peu hautaine des gens de la ville. C’est le seul happening réservé aux paysans chinois, qui parcourent des milliers de km pour en être. Contrairement aux JO, où l’on joue dans la douleur et pour gagner, les Jeux Fermiers n’ ont d’autre but, pour leurs publics et leurs équipes (qui souvent ne font qu’un) que s’amuser. Une de ses règles d’or est la gratuité.
La dernière édition, en octpbre 2008, se tenait à Quanzhou (Fujian). D’un coût de 1MM¥ (à charge de la ville, qui démontre ainsi une belle prospérité), elle rassembla 32.000 athlètes-paysans, et causa des surprises, tant sur le choix des épreuves, que sur les performances réalisées. Aux semailles forestières par exemple, bien des joueurs ne surent planter selon les normes. «Non que nous soyons des faux paysans» fit l’un d’eux, «mais aujourd’hui, on fait ça a tracteur et au semoir : on a perdu le geste…»
D’autres épreuves rappellent la truculence breughélienne de toute fête au village : le pousser de pneu, la course en sac, celle des serveurs de gargote (avec plateau chargé de bols de 饺子 «jiaozi», raviolis chinois).
La 7ème édition des Jeux Fermiers se prépare à Nanyang (Henan) pour 2012, sans pouvoir hélas éviter un petit scandale. Afin de mériter le titre convoité (pour une métropole d’1M d’âmes) de «cité jardin», la mairie a forcé un village à replanter 320ha de champs en bois. Ultime crime pour un fermier, elle a fait retourner au bulldozer ces blés en herbe, à un mois de la récolte. L’esprit est exactement inverse de celui des JF, faisant perdre aux ronds de une belle occasion d’humilité et d’harmonie -mais personne n’est parfait!
[3] Autre rendez-vous aussi bizarre que créatif: les Jeux Théologiques, 1ers du nom, viennent de s’achever à Kunming (Yunnan). Comme Saint Paul luttait avec l’ange sur le chemin de Damas, les fidèles de 5 religions s’y sont affrontés pour la plus grande gloire de leurs Dieux respectifs. Enfin – pas tout à fait. Les règles en ont été fixées par le Bureau yunnanais des religions et Xiong Shengxiang son n°2, organisateur des Jeux: « l’amitié d’abord, la compétition ensuite», ou «l’amour du pays avant celui de la religion ; l’union dans l’harmonie, l’amitié dans l’échange».
Les équipes bouddhiste, taoïste, musulmane, protestante, et catholique se mesurèrent avec 16 autres équipes athées ou agnostiques. Pour leur 1ère session, les épreuves restèrent classiques, entre courses, gymnastique et sports collectifs -avec quand même, un tirer-de-corde par équipes. Dix épreuves au total, pour 1200 participants.
On a donc vu les novices taoïstes, forts comme des Turcs, bomber les pectoraux sous leurs vareuses et faire saillir leurs mollets dans les guêtres avant d’arracher la corde où s’accrochaient en débandade une 20aine de braves curés et séminaristes shanghaiens en robe de bure. Les Tibétains en robe carmin firent leur prière avant le match de basket-ball, puis explosèrent les Hui (musulmans) de Xi’an, profitant de leurs hyper oxygénation naturelle. La bonzesse s’excusa modestement de perdre au badminton face à une imam (si-si!) du Ningxia : «on n’est pas entraînées -mais l’essentiel est de participer, pas vrai?», tandis que les protestants raflaient la médaille des plus beaux cantiques -en 3 langues différentes (hors concours, il est vrai).
A l’issue des Jeux Théologiques, c’est Xiong Shengxiang l’organisateur, qui donna le fin mot de l’histoire, l’idée motrice derrière ces Jeux : « nous avons au Yunnan 10% ou 4,5M d’âmes croyantes qui ne se connaissent pas, chacun dans leur vallée. Ce que nous recherchons avec ces rencontres, est un lieu et un mode de dialogue nouveau» : réinventer l’oecuménisme aux couleurs de la Chine, voire la 3ème mi-temps, en quelque sorte.
Sommaire N° 25