Petit Peuple : Liuzhou : les vieux n’ont plus toujours raison

A Liuzhou (Guangxi), à l’âge tendre de 2 ans, Ruijin fut confié aux grands-parents, par ses parents partis travailler dans une plus grande ville. Quoique malingre, l’enfant avait en lui une grande vitalité. Un jour que le vieux lui tendait les poignets, Ruijin s’y appuya et fit une cabriole: ce qui inspira à Zhensheng (c’était le nom du grand-père) une forte émotion, car dans sa jeunesse, il avait raté une carrière sportive, et l’avait toujours regretté. Qu’à cela ne tienne : avec Ruijin, il al-lait rattraper ça. Son petit fils allait connaître la gloire, les médailles, les filles et la télé que lui n’avait pas eus !

Le training débuta. Zhensheng coachait Ruijin au bas de leur HLM, lui faisait faire son petit saut périlleux sous les bravos des voisins. Ils faisaient la fine équipe, avec la chambre du petit tapissée de photos d’athlètes en sueur, et d’espaliers bricolés en tuyaux de fonte. Le seul souci venait le week-end, quand débarquaient les parents. Ceux-ci n’appréciaient pas les sauts de carpe de Ruijin, avec réception sur le menton. Ils craignaient son âge trop jeune, ses fréquents bleus, oedèmes et entorses, causés par l’amateurisme de l’entraîneur. Mais le vieux fou ne voulait rien savoir. « Liuzhou comptait une école de gym », leur répondait-il, filiale de la ligue des Pionniers, qui servait à détecter les futurs champions. C’était l’école de Li Ning, du grand Li Ning qui avait triomphé aux JO de Los Angeles en 1984, amassant 6 médailles, et la gloire sur laquelle il allait bâtir son empire de vêtements de sport. Quand Ruijin aurait 4 ans, le grand-père l’y présenterait et là, ils verraient ce qu’ils verraient. Sur ce, il poursuivait l’entraînement du petit, sourd aux protestations de ses parents.

Vint le grand jour, en août 2009. Au gymnase, Yang l’entraîneur observa le petit. Zhensheng qui lui tendait les poings. Huijin qui enfilait sauts périlleux et sauts de carpe, le grand répertoire de toutes les passes et mimiques. Mais à observer la réaction du maître de gym, le vieillard devina que les choses dérapaient. Yang pouffa, d’abord en se couvrant la bouche par politesse, comme pour cacher une quinte de toux, puis ouvertement sans plus se gêner. Car tout ce qu’il voyait était un macaque alignant les grimaces. Nulle vocation sportive là-dedans. A Zhensheng, il porta un coup en plein coeur par son verdict: les poses stupides en apnée privaient le gosse d’un oxygène crucial à sa croissance. Les gestes ineptes sans échauffement lui meulaient les vertèbres, les articulations. Avec un si piètre entraîneur, il avait de bonne chance de faire la chute cervicale qui le condamnerait à vie au fauteuil roulant… De plus, avec ses biscotos riquiqui et ses jambes ficelles, vraiment, ce petit n’avait rien du bois dont on fait les champions : pour le bien-être du môme, conseil d’ami, laissez tomber !

Pour Zhensheng, le retour à la maison fut une montée au calvaire. Tous ses rêves explosaient. Vert de rage, devant sa femme terrorisée, il démolit l’espalier, arracha les photos décolorées, jeta par la fenêtre le vélo d’appartement. Le plus terrible, furent les plaintes de Ruijin qui ne comprenait rien au drame en cours, et en redemandait.

Puis après des semaines, à mesure que se calmait l’amertume, revint la paix à petites étapes. L’abandon du marche ou crève ouvrait à l’ enfant d’autres plages d’activité: le vieux pouvait lui apprendre les pliages sur papier, les chants et devinettes de son enfance.

S’interrogeant sur les sources de son erreur, il dut convenir qu’il n’avait rien étudié, ni en pédiatrie, ni en pédagogie : il se précipita sur internet pour combler ses lacunes. Un jour, au bulletin météo, il constata que l’enfant retenait les noms des villes : une aptitude qui n’était qu’à lui et à nul autre. Enfin, le vieillard réalisa la faute de perspective des gens de son âge : on n’avait pas plus ni moins raison à 5 ans qu’à 70, le temps n’y faisait rien à l’affaire. Pour son petit loup, mieux valait le laisser trouver seul sa vocation. Zhensheng changea alors de projet, d’un château en Espagne vers du plus raisonnable, et du fantasme vers la vie réelle. En chinois, on dit: « si ton dessin de tigre n’a pas marché, fais-en un de chien » ! (画虎不成 反类犬 Huà chéng fǎn lèi quǎn).

 

 

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