Petit Peuple : Beigou—passeur de savoir, ou passeur d’eau ?

A Beigou, dans les monts du Changbai (Jilin), la rivière Yongdian sépare le village de son école, comme que le fait le fleuve Yalu de la Chine et de sa voisine Corée du Nord. Un obstacle redouté à juste titre, avec son lit de 500m de large, aux courants tourbillonnants et aux glaces traîtres lors de la débâcle.

Que les paysans aient placé tel risque mortel sur le chemin de leurs enfants, peut sembler absurde. Mais la population est dense, et la terre rare. Au-tour du village, l’exiguïté du terroir n’a laissé pour l’école que ce sol derrière la rivière- priorité à l’alimentation.

D’ailleurs pour cette même raison, les adultes triment en tous temps sur leurs lopins, pour leur arracher assez de grain et de légumes durant les cinq mois hors glace, et protéger jour après jour paillotes et pergolas le reste de l’année. Et pour passer la rivière, les petits doivent se débrouiller tous seuls… ou plutôt, ils devaient ! Wang Yong l’instituteur s’est découvert une seconde vocation : en plus de sa fonction diurne de passeur de savoir, il s’est aussi fait passeur d’écoliers le matin et le soir.

L’idée lui est venue à l’automne ’90, en voyant certains petits entrer dans sa classe trempés et grelottant, se serrant comme des chatons pour se tenir chaud. Pilotée par les plus vieux d’entre eux, leur barque avait chaviré sous une rafale de vent. Certes se dit-il, ces gamins nés dans l’eau nageaient comme des poissons, mais il réalisa que le miracle ne se répéterait pas toujours. Le soir après le cours, il s’installa à l’arrière du canot, prit la gaffe, fit passer les enfants. Puis il recommença le lendemain à l’aube. Ainsi de suite durant 12 ans, il transborda 6 à 20 élèves par jour -en plusieurs navettes. Ce n’est qu’en 2002 que le bureau de l’éducation, au prix de lourds sacrifices, put lui offrir un petit bac à moteur : désormais il pouvait passer tous les enfants d’un coup, réduisant le temps perdu en rotations, et une partie des risques.

Mais pas tous : en 2005, une fillette tomba après avoir trébuché sur l’amarre: il n’eut que le temps de plonger, sans même enlever sa veste, pour la sauver du courant. Souvent, de même, Wang doit aussi affronter la purée de pois matinale qui limite la vision à 3m. Avec l’expérience, il a trouvé la parade : suivre en aveugle la ligne téléphonique au dessus d’eux, pour éviter de se perdre en dérivant.

A l’été, la saison sèche s’allonge à mesure que gagne le dérèglement climatique : la rivière à l’étiage ne permet plus le canotage. Alors, Wang qui connaît tous les galets, guide sa petite troupe à gué.

A l’inverse en octobre, une fois la glace solide, il ouvre la marche, ne laissant à personne le soin de sonder la surfa-ce : il ne connaît que trop le risque. En 1995, il avait mal évalué l’épaisseur de la couche qui avait cassé, le précipitant dans cette masse visqueuse à zéro degré. Malgré ses efforts, il n’avait d’abord pas pu re-monter-le bord glacé rebrisait sous ses mains et ses coudes, à chaque essai toujours moins vivace. Ce n’est qu’après 30 minutes qu’il avait trouvé le bord assez épais pour soutenir son corps, et lui permettre de s’arracher au gouffre glacé. Durant ce temps, haletant, il ne cessait de crier aux mômes de rester à l’écart, ne pas venir à son secours. Puis il était rentré chez lui troquer ses vêtements et godillots raidis de glace, prendre un thé brûlant, arrosé au baijiu et garder le lit, pour trois jours…

On l’aura deviné, 20 ans de ces exploits ont épuisé le pe-tit professeur : rhumatismes, lumbagos, pied d’athlète et toux caverneuse ont pris leur rançon sur sa santé désormais chancelante.

C’est le seul conflit qu’il connaisse avec Shumei, sa femme exaspérée de le voir se priver et tuer à la tâche pour ses chers petits, allant jusqu’à rembourser la paire pour la sandale tombée à l’eau, ou bien élaborer des stratégies compliquées et perdantes pour financer une opération de scoliose, de réduction d’un bec de lièvre.

Se sentant décliner, Wang veut mettre leur fils dans ses chaussures, passer la gaffe: «pas question», hurle-t-elle, « un Lei Feng par famille (genre de Bouddha vivant, mais socialiste), çà suffit ! »

Ce à quoi Wang Yong lui fait cette réplique mille fois méditée et répétée, celle qui justifie et résume toute son existence: « en canot, face au courant, t’as pas le choix : si tu n’avances pas, tu recules» ( 逆水行舟,不进则退 shuǐ xing zhōu, bú jìn zé tuì).

 

 

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