1er au box des accusés, ce 10/10 à Shaoguan (Canton) Xiao Jianhua a le front défiant et désespéré de ceux qui vont mourir, et qui le savent. Il vient d’écoper de la peine capitale, tandis que ses neuf comparses prenaient la perpétuité, voire 5 à 8 ans.
C’était le procès de l’émeute raciste à l’usine de jouets Xuri, du 26/06. Convaincus par une calomnie sur internet, que des immigrés Ouighours avaient violé deux filles de leur ethnie dans l’usine, des employés Hans avaient voulu se faire justice à coups de barres de fer, puis avaient empêché les médecins et infirmiers de soigner les victimes. Xiao en était le leader.
Deux jours après et 5500 km à l’ouest, débutait la vague judiciaire à Urumqi. Du 12 au 15/10, en deux procès, neuf hommes recevaient la peine de mort, douze autres, des peines allant de la mort avec sursis à dix ans fermes, pour leurs rôles dans le pogrom du 5/07. Ce jour là, les Ouighours d’Urumqi, découvrant les violences de Shaoguan et la tentative des autorités locales pour étouffer l’affaire, s’étaient soulevés et avaient massacré 197 personnes, surtout Hans, en blessant 1700 sous les yeux de l’armée et de la police trop hébétées pour intervenir. La presse fait état de rumeurs malicieuses qui auraient gonflé hors de toute proportion les dégâts de Shaoguan («300 Ouighoures violées-et-tuées»). L’Etat accuse aussi les Ouighours de l’exil, Rebyia Kadeer en tête, d’avoir tout instigué – ce qu’elle dément.
L’analyse des procès (de ce que l‘on en sait) est utile pour tenter de décoder la gestion de cette crise sans précédent. On croit démêler des décisions de Pékin, d’autres de chaque province. Le déroulement temporel des procès (d’abord à Shaoguan puis à Urumqi) est conforme à la séquence historique des débordements, mais il permet aussi de frapper d’abord des Hans, et de rassurer les Ouighours sur la volonté sans faille de l’Etat de punir toute dérive xénophobe. Cette même volonté pékinoise d’impartialité, se retrouve dans la peine capitale infligée le 15/10 à Urumqi à un Han ayant achevé un Ouighour à coups de barre de fer le 7/10.
Les huit autres verdicts suprêmes à Urumqi à l’encontre des Ouighours meurtriers sont incompatibles avec une volonté d’apaisement. Ils répondent plutôt à un souci de type local, de fermeté et de loi du Talion. Les deux principes semblent donc en contradiction frontale, même si les deux niveaux se retrouvent sur le principe de rétablir la paix et de restaurer la force de la loi de la République.
Cependant, comme le prédit l’égérie en exil, ce jugement n’a aucune chance d’être accepté comme équitable par la communauté ouighoure, et ni de relâcher la tension—d’autant qu’à Urumqi, selon un cadre, « d’autres châtiments suivront ».
Sur le fond, le ressort du dérapage à Shaoguan, se trouve être la crise. Aux temps de fermeture de milliers d’usines dans cette région méridionale, la présence de travailleurs aux exigences modestes, venus de l’autre bout du pays, a soudain causé un rejet par la population autochtone.
Enfin, ces verdicts ne semblent pas devoir apaiser les communautés, moins encore remettre sur rails la politique d’intégration du Xinjiang et même du Tibet. Les émeutes d’Urumqi et de Lhassa (mars 2008) n’étant que le syndrome d’un mal plus profond. Peut-être l’Etat a-t-il une chance de tourner discrètement le cours des choses lors de la prochaine étape de la procédure -la vérification des verdicts par le Bureau du Juge suprême. Un acte de clémence permettrait d’alléger la tension chez les Ouighours, étape nécessaire mais non suffisante à la reconstruction du rapport entre les minorités et la nation.
Sommaire N° 33