Temps fort : Caijing : ‘la cigale d’or fait sa mue ‘

CaijingFinance et Economie») est la fine fleur de la presse chinoise, aux 180 employés dont 60 journalistes, au tirage de 100.000 exemplaires. Avec ses 30M$ de recettes de publicité par an, il est un des titres les plus rentables du pays. Ce qui n’a pas empêché Wu Chuanhui, la directrice générale, de démissionner le 12/10, entraînant derrière elle les deux tiers du service commercial. Hu Shuli, rédactrice en chef et fondatrice, serait aussi sur le départ.

Le torchon brûle depuis des mois entre rédacteurs et commerciaux d’une part, propriétaires du SEEC (Stock Exchange Economic Control) de l’autre – le Conseil Exécutif de la Bourse. Notoirement depuis des mois, le bimensuel souffrait d’autocensure qui reflétait l’ingérence croissante des actionnaires. Cette année en effet, face aux médias, le régime a alourdi la censure, pour minimiser les effets de la crise et pour redorer sa propre image à temps pour son 60. anniversaire. A Caijing, le conflit porte aussi sur l’usage des profits du groupe -le SEEC refuse à mesdames Wu et Hu les moyens pour faire pénétrer le groupe dans le monde de l’internet. Ce conflit avec l’actionnaire est donc économique (il bloque l’expansion du groupe), et de travail (il fait veto aux choix rédactionnels). Par sa complexité, il ressemble aux conflits de presse courants en Occident, ce qui en dit long sur les progrès rapides accomplis par les médias en Chine ces dernières années.

On est aussi frappé par le recul de la censure sous l’angle de la légitimité : elle n’est plus édictée par la tutelle GAPP (General Administration of Press and Publication), qui délègue cette tâche à l’actionnaire, lequel ne doit pas être le plus enthousiaste à l’exécuter, puisqu’elle est contraire à ses intérêts économiques.

On note aussi la discipline de l’équipe, des commerciaux qui démissionnent en masse et des rédacteurs s’apprêtant à les suivre. Vu le carcan réglementaire sur le métier, telle décision collective devrait ressembler à un suicide. Mais les défecteurs auraient préparé leur avenir, par un nouvel outil cette fois sous leur contrôle. Ils semblent vouloir emporter leur public et la manne de leurs annonces, laissant derrière eux une coquille vide. C’est le n°21 du livre de stratégie antique des 36 Stratagèmes, «la cigale d’or fait sa mue» (jin chan duo qiao, 金蝉脱壳). A Pékin, il a son précédent avec That’s Beijing, hebdo privé dont la rédaction «lock-outée» par ses investisseurs en 2007, avait réussi sa renaissance en The Beijinger.

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Tout ceci nous amène au Congrès mondial des media, à Pékin les 7-9/10. La Chine y a exprimé sa volonté de créer des groupes mondiaux à l’image de Rupert Murdoch, lequel réclame transparence et liberté d’opérer en Chine. Le Président Hu y a promis de « protéger leurs droits ».

A travers ces exigences contradictoires, on est au coeur du débat sur l’avenir de Caijing. Aux côtés de la presse publique, officiellement la seule autorisée, s’en profile une autre, privée ou étrangère, celle de l’Etat ne suffit plus pour couvrir les besoins d’une opinion en pleine expansion, d’une population plus éduquée et complexe. Mais les lobbies en place défendent leurs privilèges.

Cependant, les moyens du conservatisme s’amenuisent, comme le démontre le cas de Caijing : le futur Caijing qui se profile, aurait un actionnaire principal privé, Fang Fenglei, partenaire de Goldman Sachs et de Temasek, groupes étrangers. Mais n’allons pas trop vite : durant la crise, Hu, Wu et la SEEC négocient toujours, cherchant le compromis – l’Etat ayant bien sûr les moyens de tuer le nouvel enfant dans l’oeuf.

 

 

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