En Chine comme ailleurs, les inventions sont souvent filles de la nécessité. Prenez Wu Zhongyuan, de Sishang (près de Luoyang, Henan). Malgré ses évidents dons pour les études, il avait dû les quitter à 14 ans, faute de pouvoir payer l’entrée au lycée. Les années suivantes n’avaient guère été plus tendres : exilé en ville, il avait survécu d’expédients sans trouver de gagne-pain durable, avant de rentrer sans le sou au bercail en 2008 – il avait 18 ans.
Rongeant son frein, Wu cherchait à faire ses preuves. Du temps à l’école, un souvenir le hantait, celui des huit km qu’il arpentait matin et soir, qu’il pleuve ou qu’il vente. Durant ces navettes, il avait souvent rêvassé à une merveilleuse paire de botte de sept lieues qui d’une pichenette, lui ferait sauter les monts et vallées. Il voulait matérialiser cette merveille, concevoir le plan, usiner les pièces. Il faut dire que Wu était très doué en physique.
Aussi dès juin dernier, n’ayant rien à perdre, Wu brûla ses vaisseaux. Il squatta un cabanon, emprunta 20.000 ¥ à un voisin et à ses parents (qui vendirent deux cochons et un buffle), acheta une moto, des planches et autres matériaux. Aux voisins, il expliqua qu’il se mettait à la construction d’un hélicoptère. Ces derniers, d’abord, se firent des gorges chaudes de sa prétention de «réinventer le ventilateur ». Quant à sa mère, avec son franc parler, elle l’avertit de troquer ses chimères pour un projet plus utile et rentable : « c’est le c.. qui dirige la tête » (站稳立场, 屁股决定脑袋 zhan wen li chang, pigu jueding naodai) : le village avait besoin immédiat d’un motoculteur utilisable sur des prairies en pentes à 20°…
Sans se laisser impressionner cependant, Wu travailla dur, de l’aube à la nuit, de la râpe au fer à souder, ne lâchant les outils que pour le compas et la calculette, le Bic graisseux sur un bout de papier. Il avança si vite qu’en deux mois, il invitait la cantonade à admirer son chef d’oeuvre pour le vol inaugural. Au 1er août, devant des centaines de curieux, il dévoila son engin, qui avait fière allure avec son élytre de tubulures et ses pales de bois sculpté, ses rotors de sustentation et direction, son siège et ses commandes -5 vitesses, un palonnier, un manche à balai. A en croire Zhongyuan, la machine de 100 kg, 3m de long et 2.5m de haut (7m d’envergure) pouvait porter à 700m 300kg de charge. Déjà le concept faisait des adeptes sur internet, inspirait les commentaires mi jaloux, mi railleurs sur le toupet du candidat inventeur : c’était « trop shanzhai (nul) » !
Hélas, les officiels ont gâté la fête. Soucieux de prévenir un accident qui ruinerait sa carrière, le maire a interdit le décollage, soutenu en cela par un expert de la capitale et une volée de bons arguments: la machine n’avait déjà volé que 5 secondes, et seulement à 10cm. Le rotor de sustentation ne tenait que par une poignée d’écrous. Quant aux pales fragiles (de bois), elles n’avaient pas de flaps pour le décollage ni l’atterrissage. En un mot, c’était un cercueil volant. Frappé d’interdiction de vol, l’apprenti Icare, sous un chêne, n’eut plus qu’à annoncer au public déçu l’annulation de l’événement.
Peu lui importait, au demeurant : il avait déjà sa revanche. Obéissant à sa mère, parallèlement à son projet fou, il s’était aussi plongé dans le raisonnable, celui du petit tracteur. En cet autre défi, il avait fait mieux que se défendre, mettant sur pied une machine au tiers du prix (à 1000¥), capable de labourer les pentes les plus âpres. Aussi parmi la foule se pressaient des visiteurs peu soucieux de partir, agents de groupes de mécanique agricole qui l’assiégeaient pour racheter son brevet.
Avec cette notoriété inespérée, le jeune Wu planait sur un nuage : elles étaient finies, les années de misère, et il avait assez de gloire pour clouer le bec aux les rieurs à jamais !
Sommaire N° 27