«Mon cauchemar: que Tian An Men (TAM) redémarre», dit Du Minrong, du Jilin, qui pétitionne pour la commémoration. «La politique, çà ne m’intéresse pas», répond cet étudiant pékinois. Tels sont les genres de réflexions que suscite le tragique printemps de Pékin, 20 ans après.
Suite au décès le 15/04/89 du réformateur Hu Yaobang, 1000 étudiants avaient occupé la Place TAM, bientôt suivis de 2M de Chinois, bravant les avertissements de l’Etat. Il s’en était suivi quelques semaines de liberté et d’utopie anarchiques inouïes. Tout le monde s’entraidait. D’immenses marches eurent lieu entre les universités et Zhong Nan Hai, le siège du gouvernement.
Mais au sommet, dans les arcanes, la situation était explosive. Supplanté par une majorité gauchiste hostile à ses réformes audacieuses, Zhao Ziyang le 1er secrétaire avait osé en appeler à la rue contre le Parti : acte impardonnable aux yeux de Deng Xiaoping, qui l’avait lâché.
Inconscients du risque, les étudiants menés par Wang Dan, Wu’er Kaixi (turkmène) ou Chailing multipliaient les audaces, prétendant négocier avec Li Peng le nouvel homme fort et refusant de se disperser. La nuit du 3 au 4 juin venait l’assaut final : 1000 à 2000 jeunes mouraient.
Depuis, le régime n’a cessé d’éliminer toute trace du printemps de Pékin dans les écoles, et la presse. Curieusement, dans les foyers, les parents eux-mêmes, ex-acteurs de ce printemps participèrent au grand silence : pour éviter des ennuis, ou par sentiment d’impuissance.
Comme par compensation pour cette confiscation des libertés, les jeunes étaient invités à s’enrichir. Il en sortit cette génération matérialiste, immature, aux opinions oscillant entre chauvinisme et contestation.
Comme pour combler un manque spirituel, ces 20 ans furent aussi propices au réveil des religions : bouddhisme, islam, catholicisme et surtout protestantisme qui multiplient leurs ouailles.
Face à l’opinion, le pouvoir voit son autorité morale contestée. L’Etat a moins de liberté d’action absolue, et les gens ont moins peur – les intellectuels, journalistes, chercheurs etc ne se gênent plus pour critiquer. Mais ce que l’Etat perd en respect, il le regagne en reconnaissance, pour la stabilité et la prospérité maintenue.
Cela n’empêche pas cet appareil de garder la hantise de la remise en cause de son verdict de « séditieux » à propos du Printemps de Pékin. Même si ce raidissement le prive toujours plus du soutien des ONG ou des initiatives citoyennes, face à des crises sociales comme Sida, corruption, séisme ou pollution. La Chine reste marquée par le spectre de Tian An Men, qui vient de ressurgir à travers « Prisonnier d’Etat », les mémoires d’outre-tombe de Zhao Ziyang, publiées à Hong Kong.
Sommaire N° 19