Petit Peuple : Pékin, la constance du jardinier

Il n’y a pas plus pauvre qu’un paysan du Dongbei (Nord-Est): tout le monde savait çà en 1993, même Meng Xianlin, 30 ans, manoeuvre dans une pépinière du Jilin. Meng savait aussi que dans cette Chine où régnait la ville, le béton et la pollution, l’arbre, c’était l’avenir : au Chunjie d’avant l’année du singe, il se donna un but définitif : devenir riche, sur cette branche!

Il s’établit, loua (3000¥) un champ, acheta quelques 10aines d’arbrisseaux, s’abonna à des revues de sylviculture qu’il dévorait aux moments perdus. Ce fut l’échec : de ses arbres, personne ne voulut.

2ème essai en 1996 : il voulut se faire agent de pépiniériste. Il dût investir, à ses risques, 10.000¥ dans un échantillonnage, pour aller l’écouler chez les clients: nouvel échec, il fut quitte pour replanter chez lui à Changchun ses centaines de bouleaux et noyers. Au moins, en les écoulant petit à petit, il faisait vivre sa femme et leur enfant…

En 2001, il lut que Pékin, future ville olympique, s’était engagée à convertir en forêt plus de la moitié de son sol : alors, Meng vit vert,et plus vert encore, quand montant à la capitale, il la découvrit au degré zéro de l’arboriculture -ni bosquets, ni plantations dignes de ce nom ! 

Il s’installa donc à Shunyi, à 20km, et les vrais soucis commencèrent. La parcelle qu’il put louer, lui coûta 10 fois plus qu’espéré, infligeant un coup sévère à son épargne. Pour éviter de louer une chambre, il y fit monter par ses manoeuvres une masure en brique.

Il passa des nuits blanches en bus, à travers Hebei, Henan et Shandong, en quête d’essences décoratives à bon prix, saule, gingko ou prunier. Ce fut la période la plus rude de son existence, séparé des siens, se nourrissant de nouilles déshydratées et limitant son somme à 4h/nuit : —faute de paiement, son personnel s’était vite évanoui dans la nature…

Cruelle, l’heure de vérité vint deux ans plus tard, quand ses arbres furent prêts et qu’il se mit à démarcher. La réponse des firmes clientes potentielles fut unanime. Même en tenue de ville, il ne parvint pas à franchir la grille des bureaux, mais fut rabroué par le planton, instruit de barrer les indésirables. Tout Pékin lui fit ainsi « manger le brouet de la porte fermée » (吃闭门羹 chi bi men geng) !

Et pourtant, loin de baisser les bras, même après un mois de cette mauvaise passe, Meng Xianlin gardait sa résolution aussi tranchante qu’au 1er jour. Il faisait la sourde oreille à sa femme qui l’adjurait de vendre et rentrer. Dans le désespoir nocturne, en sa cellule, il se répétait ses atouts propres, s’imaginait la chance cachée dehors, qui l’attendait…

Elle était en fait déjà là, la chance, dans ce client potentiel qui quelques jours plus tôt, lui avait confié ce tuyau d’un ton mi-charitable mi goguenard : « ici, si tu n’es pas une société, tu n’es rien! »

Il revint donc à Changchun, pour une dernière et épuisante démarche. Après 1000 déboires, il retourna avec en poche, les 100.000¥ de l’emprunt nécessaire. Le 16 juillet 2004, il déposait les statuts de sa compagnie générale de verdissement et embellissement urbain SARL.

Ronflant d’un tel titre, il retourna pour la 6ème fois faire antichambre à la porte du seigneur Chen, directeur d’une firme de décoration florale. Alors, le franc tomba : acceptant son offre 15% moins chère que la concurrence, à 100¥ le plant, Chen lui en commanda 1000, lui ouvrant enfin sa place dans ce monde brutal. Téléphonant le soir à sa femme pour lui communiquer le miracle, l’un et l’autre contemplèrent leur avenir en bourgeon, et s’émerveillèrent d’avoir su tordre leur destin, en se montrant plus fort que lui—par leur constance de jardiniers !

 

 

 

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