Petit Peuple : Longting, le percepteur-balayeur

A moins d’un mois des JO, la saga de Dong Litai a une odeur délicieusement surannée, telle une malle de grand-mère dénichée au fond du grenier. Ses personnages sont frustes mais droits, animés d’une inébranlable foi en la morale, dont on se demande encore qui l’inspire davantage, Mao ou Confucius.

En 20 ans d’impeccables états de services à Longting (Henan), ce fils de paysan s’était hissé de sa condition de soldat à celle de chef du fonds de pension et des finances locales : position besogneuse, mal payée, mais au grand prestige.

Toute aussi vertueuse et endurante, Ming Qiongnü sa femme partait d’encore plus bas. Retirée de l’école par des parents trop misérables, elle déchiffrait à peine trois douzaines d’idéogrammes. Une conjonctivite mal soignée fondait son monde en brouillard laiteux au-delà d’un mètre. Une faiblesse cardiaque congénitale lui faisait risquer à tout moment la syncope. Avec un tel CV, on peut comprendre qu’elle ait dû végéter 20 ans dans des petits boulots, avant de pouvoir récupérer à Fenghua (leur quartier) l’emploi «stable» dont personne ne voulait : balayeuse, payée pour aspirer à longueur de journée les fumées et poussières de son entourage.

En somme, à part leur fille belle et studieuse, Qiongnü n’avait qu’une chance dans la vie : son mari qui, après l’avoir vue deux ans se débattre dans cet enfer, se décida à l’aider : depuis 2004, tous les matins de 5 à 7, il sort avec elle balayer, avant d’aller livrer son sac de déchets au dépôt 2km plus loin, puis d’enfiler veston et cravate, comme si de rien n’était. Le soir après le turbin, il fait la vaisselle, la lessive : tout pour alléger l’épreuve de sa moitié.

Durant ses heures de balai, Dong n’a qu’une hantise. Non pour sa propre santé, pourtant aussi précaire – il prend la corvée avec bonhomie, prétendant qu’elle lui fait «faire de l’exerci-ce». Dong a la terreur d’être pincé, lui, le collecteur d’impôts, à collecter trognons de pommes et crottes. Ce qui finit pourtant par advenir: ayant glissé, son masque le trahit au pékin de passage, qui n’était autre que son subordonné. Suite à quoi, deux heures après, tout le bureau ne jasait plus que sur le chef-trahissant-sa-caste-des-ronds-de-cuir-pour-jouer-les-intouchables.

Incroyable, mais -peut-être- vrai : à en croire la presse, parmi ses collègues, nul ne persifla. Le grand patron en personne aurait donné le ton, lui proposant à l’heure de la pause, assez haut pour être entendu de tous, de venir lui-même les rejoindre chaque matin, balai en main partager sa tâche.

Son voisin de bureau–flagorneur né- lui aurait alors suggéré la solution la plus rapide, à lui le grand Manitou des retraites : inscrire sa femme au grand livre des ayant-droits, lui signer son chèque mensuel. L’ennui, c’est que Qiongnü, justement, n’y avait pas droit. Ni l’âge, ni les années de cotisation. Dong qui n’avait jamais mangé du pain du népotisme, n’allait pas s’y mettre à son âge, sacrifiant ainsi son image si péniblement acquise…

C’est pourquoi le percepteur doit continuer à balayer, côte à côte avec sa femme, en attendant un repos encore lointain. En retour, elle lui exprime un amour éperdu, par exemple en lui offrant le meilleur de ses trouvailles dans les poubelles, telles ces trois paires de souliers pas encore éculés, qu’il porte «avec bonheur». Leur fille aussi le prend pour rien moins qu’un héros, tout comme une bonne partie de la ville. Sentiment qui fait deviner, à la base de son sacrifice, sa motivation profonde, le besoin de dignité : « pour garder la face dans la postérité, on endure mille maux du temps de sa vie » (死要面子, 活受罪 si yao mian zi, huo shou zui).

 

 

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