En toutes circonstances, un chef de chantier doit garder des nerfs d’acier. Un beau soir de juillet 2004 à Pékin, Chen, chef-maçon de 37 ans, eut bien besoin de cette vertu, quand il reçut son 1er texto d’insultes. Suivit un second, damnant son âme noire et lui promettant une volée inoubliable. Avant que Chen ait compris ce qui lui arrivait, il en avait reçu 17, puis 13 le lendemain, puis au fil des mois, une giboulée de coups de bâton qui le vouait à l’enfer bouddhiste et à ses supplices raffinés, ruinant ses jours et ses nuits.
Homme simple, jamais Chen Bing ne tenta rien pour comprendre le ressort de la machine infernale, ni pour le désarmer. Jusqu’à ce jour d’ août 2006, où une âme charitable lui dévoila le pot-aux- roses: Runshi Rongguang, maison de production TV avait créé une série policière où l’odieux bandit dictait son numéro de GSM, au 22ème épisode. En trois ans, la série avait passé 50 fois (1 fois par chaîne nationale), puis bien sûr vendue sous le manteau, en millions de CD pirates. Durant ces 36 mois, le malheureux plâtrier avait reçu rien moins que 3000 messages assassins !
Haïssant qu’on joue ainsi avec ses pieds, Chen Bing porta plainte en septembre, auprès du tribunal intermédiaire de la capitale. Comme preuve à charge, il produisit ses 3000 textos recopiés de son portable.
Curieusement, la justice chinoise qui d’ordinaire,vote pour la firme contre l’être isolé, vient d’établir les torts de la maison de TV «coupable de négligence, pour n’ avoir point vérifié que le n° de téléphone du film n’était pas occupé en vie réelle». Rongguang devra payer 200² au contremaître, en préjudice – il en réclamait 10.000.
Au demeurant, ce procès ne manque pas de détails cocasses. Ainsi, durant l’audience, le réalisateur avoua avoir choisi comme numéro, la date de naissance d’un des acteurs. Comme on fait au loto – mais en guise de lot, il tira une amende !
De même, les 3000 Chi-nois lambda, auteurs des messages vengeurs, tous comme un seul homme, firent la confusion entre l’acteur, être de chair, et le personnage fictif. En ce sens, le «souci qui tomba du ciel » de Chen Bing (祸从天降 huo cong tian jiang) ne peut être imputé à la malchance, mais bien à un choix conscient de toute une société, de démolir la cloison entre rêve et réalité tangible.
Illogisme flagrant, mais qui lui permet peut-être, à tout prendre, d’affronter mieux (en le travestissant) son décor, parfois trop impi-toyable, ou trop décevant !
Sommaire N° 9