Elle est si discrète qu’on ne la voit pas : la «3ème Corée», celle chinoise, aux 2M d’âmes dont 0,8M résidant dans leur préfecture autonome de Yanbian (Jilin), voisine de la Corée du Nord. Andrei Lankov, chercheur parlant chinois et coréen, en a fait une étude dont nous empruntons ce portrait.
L’arrivée des Coréens à Yanbian est récente. Fuyant les Japonais, attirés par une Manchourie au terroir fertile, ils sont venus par vagues entre 1880 et 1920, surtout (à 80%) après 1945, et l’établissement d’une Corée du Nord, en guerre et en famine. Leur enclave reste peu peuplée : 42.700km², à peine une demi-Corée du Sud en surface, laquelle compte 48M d’âmes !
Paysans riziculteurs, ces Coréens bien plus riches que les nordistes, bien plus pauvres que les sudistes, ont suivi le décollage de la Chine : les routes sont bonnes, et partout surgissent des lotissements prétentieux et des hôtels pour touristes et businessmen sud-coréens : Yanbian est un sas vers le Pays du Matin Calme.
Comme à ses autres minorités, la Chine leur a octroyé (tradition soviétique) des privilèges pour préserver leur identité : TV propre, réseau scolaire et presse en coréen. L’entrée à leur université en coréen est facilitée… Depuis la normalisation avec Séoul dans les années ’90, Pékin a pu craindre l’émergence d’un sentiment « pan-coréen », notamment face aux visites des milieux nationalistes de ce pays, qui croient voir sur cette terre, le berceau d’un grand « Koguryo » antique—d’un empire non chinois.
Mais ces craintes s’estompent. Les Coréo-chinois nourrissent envers leurs frères de langue, des sentiments mitigés. Face aux nordistes, ils ressentent sympathie, mais aussi dérision, pour des gens « incapables de suivre le modèle chinois ». Face à la Corée du Sud, qu’ils connaissent (236.000 d’entre eux y résident), ils s’y sentent mal accueillis (emplois bas de gamme et mal payés).
Surtout, cette 3ème Corée est obligée, pour surfer sur la vague nationale, de parler mandarin : ses écoles propres ferment (53% des professeurs ont changé de métier en 10 ans). Les jeunes connaissent un « boom » éducationnel sans précédent, mais en chinois. Ils vont de plus en plus aux universités chinoises, partent pour la ville (Pékin, Shenyang), ce qui leur permet d’accéder à des emplois bien rémunérés, dans les JV (sud)-coréennes. Ils parlent coréen avec leurs parents, mais chinois entre eux.
C’est ainsi qu’à Yanji, sa capitale, la population coréophone ne s’élève plus qu’à 36% de sa population en 2006, contre 60% en 1953. Elle ne fera plus que 25% en 2020. Sauf tournant de l’histoi-re, ses jours sont comptés -effet d’un choix, sans regrets ni coercition. Une parenthèse coréenne en Chine, qui aura duré 150 ans.
Sommaire N° 31