S’enrichissant, la Chine ne veut pas que manger à satiété, ou étaler sa fortune. Elle prétend aussi renouer avec une faculté dont nul aujourd’hui ne la soupçonne : l’excentricité !
A Canton, Liu Xin, 39 ans, voulut faire que sa nouvelle soit colportée partout (que « même sans jambes, elle courre », 不胫而走) : il réussit au-delà de ses plus folles espérances !
Le 1/01, Liu se maria sur une île de la rivière des Perles à Guangzhou, hameau de 2000 âmes qui agonise sous les pelleteuses des bétonneurs. Pour ses noces, sur la grand place, cet ex-patron de revue d’Etat passé décorateur privé avait réuni une 100aine de clients et amis. En vareuse de soie grège, il présenta son épouse en qipao (robe fendue) écarlate à fleurs. Il fit servir les 15 traditionnels mets nuptiaux. Les époux exécutèrent les courbettes au ciel, à l’enfer, aux ancêtres et aux vieillards. A chaque table, ils vinrent trinquer le ganbei …
Seul détail discordant : glacée, la mariée ne buvait goutte. Et pour cause : elle était de papier, montage photo : sur un corps féminin anonyme, était emmanché le buste de lui-même !
Liu l’admet volontiers : il a voulu provoquer et remettre en cause, nombre de valeurs du jour, les estimant frelatées. Celle de l’argent-roi, qui tue ce charmant village (bientôt accessible par le métro de Canton!), celle du sexe casuel, qui chasse l’émoi des amours enfantines. Celle de l’individu, qui n’aime plus que soi. «Aujourd’hui», professe Liu, « le mariage sert à accumuler du patrimoine, tout en se protégeant à deux». Se défendant de penchant homosexuel, Liu invente ce scénario dérisoire, pour exposer le ridicule de la logique moderne : pour éliminer le seul risque du mariage (se perdre à travers l’autre),quel meilleur moyen que de convoler «en interne», avec soi-même? Par son intransigeance, la démarche rappelle celle des artistes chinois les plus engagés, pourfendant à travers leurs créations toutes les croyances et tous les préjugés.
Par ailleurs : bien plus que l’Occident, la Chine garde conscience de la fusion en chaque être, des principes yin et yang, Dragon et Phoenix, mâle ou femelle. Ce que Liu cherche à faire, est de fusionner les deux genres au point extrême, bien au-delà de ce que la nature permet. La nature, et la loi du mariage ! En vain ces jours-ci, Liu, tente de faire enregistrer par la mairie son mariage bidon !
Sommaire N° 2