Chauffeur routier en Chine, c’est un bon métier, sur ces 30.000 km d’autoroutes neuves, entre ports, usines et hypermarchés surgis dans la nuit. L’avenir est radieux pour Peng Yong, 28 ans dont 7 au volant de son camion. Sans soucis, notre homme se présenta donc chez un transporteur de Shenzhen, aux 100aines de poids lourds. Mais surprise, «avec le nom que tu portes, tu n’y penses pas ! », lui objecta-t-on. Yong signifiait «force» ou «courage», ce qui portait la guigne… Ebahi, le routier retenta sa chance des mois après, sans avoir changé d’état-civil : il fut recalé derechef, «pas sur la liste»(榜上无名bang shang wu ming)!
Yong voulut en savoir plus: la firme de Shenzhen avait subi en 2002 un accident grave, avec un chauffeur du nom de Yong. Or, par de mystérieux moyens, les géomanciens consultés avaient établi que les conducteurs portant ce patronyme avaient plus que leur compte de collisions : avec leur «courage», exclusivité divine, ils offensaient le ciel, qui les remettait à leur juste place -sous terre!
L’incident frappe, en dévoilant la coexistence d’un tissu économique le plus moderne, et de croyances médiévales. En Chine, on voit aussi des firmes d’électronique congédier une cadre universitaire pour «mauvais qi» (souffle vital). Tandis que dans les années sous signe astrologique défavorable, comme celles du poulet ou de la chèvre, les couples (même diplômés d’études supérieures) refusent de procréer, causant un déficit national en millions de naissances.
Contradiction entre culture ancestrale et technique occidentale, le socle de conscience demeure immuable, stabilisé par un régime conservateur. La suite de l’histoire résume bien la pesanteur de l’héritage. Contre la firme, Yong porta plainte, réclamant 100.000¥ de dommages. Mais la cour, démentant l’idéologie scientiste et antiféodale du régime, vient de donner raison à l’employeur superstitieux : Yong, débouté, est puni 2 fois, par les Dieux et les hommes !
Sommaire N° 36